Prison de poupée

Publié le par La Colline

Après "Peer Gynt", "Les Revenants" et "Brandt" de 1996 à 2004, le nouveau directeur de La Colline poursuit son exploration de l’univers de l’auteur norvégien Henrik Ibsen en montant sa "Maison de poupée".

 

La grande porte en bois du foyer claque. Nora Helmer vient de la rabattre sur son mari Torvald, sur ses trois enfants et ses illusions de bonheur familial. « Je ne peux me contenter de ce que disent les gens et de ce qu’il y a dans les livres. Je dois penser par moi-même et tâcher d’y voir clair ».  Nora veut exister hors de l’ombre de son époux et sans le carcan des conventions. En 1879, lorsque la pièce a été écrite, la chose est impensable.

 

La porte s’est refermée et la Nora, femme-enfant qui tourbillonnait, s’agitait, riait aux éclats en préparant les festivités de Noël a disparu. Evaporée aussi, l’épouse ravissante et enjôleuse, l’ « alouette », « le petit écureuil » qui faisait la fierté de son Torvald. Ne subsiste finalement que la femme qui décide pour elle-même et agit sans assentiment. Celle qui n’a pas hésité à signer un faux pour procurer à son mari malade les moyens de sa guérison. Nora, ou la femme-objet redevenue sujet d’elle-même.

 

Pourtant, à travers l’interprétation qu’en donne Stéphane Braunschweig, le foyer de la turbulente Nora n’a rien d’un cocon douillet. Froid, dépouillé, il évoque plutôt le confort impersonnel d’une maison témoin Ikea que l’écrin de huit ans de mariage petit-bourgeois. Aucune âme dans cette neutralité qui confine à l’anonymat, comme pour suggérer que Nora et Torvald, eux-mêmes, ne savent pas qui ils sont, ou qui ils pourraient être. Un couple qui respecte trop bien le mode d’emploi. Et peut-être même n’importe quel couple.

 

Quasi-clinique, l’esthétique Braunschweig se veut abstraite, fonctionnelle, et représente l’espace grâce à quelques – rares – meubles signifiants : un lit, un fauteuil. Dans cette prison de grands murs blancs, le metteur en scène dissèque, avec minutie, les comportements de ses personnages sous les yeux d’un public qui contemple la scène comme une vue en coupe de l’intimité.

 

La mécanique du couple

 

A l’intérieur de la maison, chacun a son espace : Nora évolue dans la chambre, directement exposée aux regards des spectateurs, ainsi conviés à en épouser la subjectivité, tandis que Torvald se réfugie, invisible à tous, dans son bureau de préfabriqué. Ce cube aveugle, au centre du plateau représente l’antre du petit dieu domestique qu’est Torvald, interdite à son épouse. Puis les repères de la jeune femme se brouillent ; elle parvient à s’émanciper de l’autorité de son mari pour vivre son aventure personnelle. Alors la pièce s’agrandit et les immenses murs s’ouvrent comme pour la laisser un peu mieux respirer. Nora a ouvert la boîte de Pandore : le bureau de Torvald a disparu, laissant le mari et la femme s’affronter d’égal à égal. Pour cette scène culminante du conflit, plaidoyer féministe avant l’heure, les nuages recouvrent les murs. Le blanc pour évoquer un bonheur immaculé, le gris pour les perturbations : le symbolisme est facile. N’atténue-t-il pas tout simplement la complexité du drame en train de se jouer ?

 

La froideur des lieux a néanmoins le mérite d’accentuer la performance des acteurs. Chloé Réjon (Nora) brise rapidement la glace. Son allure de lycéenne en jean-baskets surprend d’abord, mais on se laisse rapidement séduire par le naturel avec lequel elle incarne le personnage. Avec conviction, elle sautille de la frivolité à l’insouciance, effleurant au passage quelques doutes qu’elle chasse comme des mouches importunes. Torvald (Eric Caruso) contraste par sa fermeté, sa droiture et sa lecture traditionnelle des rapports maritaux. Un  perchoir en cravate, un peu austère pour sa petite alouette au cerveau de moineau. Le duo est savoureux et crédible, souvent drôle. Pourtant, il manque parfois de relief. Dans le même registre jusqu’à la rupture, Chloé Réjon l’excessive et Eric Caruso le trop sobre, privent peut-être les personnages d’une épaisseur psychologique qui aurait rendu palpable la progression du conflit. Heureusement, le docteur Rank (Philippe Girard), vient briser avec talent le mécanisme, du moins le faire grincer de son cynisme. Démonstrative et efficace cette "Maison de poupée" ne donne qu’un regret : celui de sentir parfois qu’elle est inhabitée.

 

Julie Brafman

étudiante en Master Pro de Journalisme à l'IFP (Institut Français de Presse), école de journalisme de l'Université Paris Pantheon Assas

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