Occupe-toi du théâtre (il s’occupera de toi)
Texte.
Texte théâtral ?
Texte de théâtre ?
Texte écrit dans un livre, serré entre ses pages. Texte traduit, coupé, monté.
Texte sans recherche particulière, à peine littérature.
Texte qui ramasse dans le sang et la boue la langue du témoignage,
Pauvre et dense,
Soulevée de petits secrets et d’insondables dénis.
Grise.
Boursouflée de moisissures, de vanités minuscules, d’ambitions inconsistantes.
L’acteur apprend le texte pour s’en libérer.
Maintenant qu’il le connaît par cœur, il peut entrer dedans.
Il entre.
Il est dans le paysage du texte, aux horizons soudain multiples.
La langue que parle le texte lui appartient, le metteur en scène la lui a donnée en pâture.
Soir après soir, il l’invente sans en changer la moindre virgule. Et chaque soir des images surgissent, différentes, dont il s’empare ou qu’il éloigne. Il explore la parole-buvard*, réinvente les digressions pour son propre compte.
Les acteurs sont des porte-étendards. Le tissu du texte ondoie chaque soir autrement, dangereusement parfois. Les acteurs cependant ne le lâchent pas.
Le personnage Kelly joue serré, il est sur le fil du rasoir, moins obscène que tendu vers son but. Faire dire. Faire parler. Faire éclore une parole qu’il connaît déjà. Bille en tête.
L’acteur s’assied parmi nous, public de ce soir-là – soudain, il est tout près de moi. Les questions que pose Kelly proviennent de l’acteur assis sur l’escalier. De son diaphragme, de son larynx, de sa bouche qui façonnent un son amplifié par le micro. L’acteur est là, engrossé de son personnage, je vois son dos respirer.
En gros plan sur l’écran qui surplombe sa silhouette minuscule, le visage de l’actrice tremble et rougit, sa gorge racle des cailloux, est-ce qu’elle est sûre que son personnage n’a pas tué ses enfants ? En doute-t-elle parfois, ne serait-ce qu’un instant ? Et le personnage, doute-t-il ? Il semble que non. Que les personnages de cette représentation-là du monde ne doutent pas. La femme du docteur seule semble prendre distance. Ou bien non ?
* Les mots en italiques ont été prononcés par Olivier Werner, qui a consacré une heure passionnante à échanger avec les participants à l’atelier, juste avant d’entrer en scène. J’en profite pour le remercier.
Au fil de la représentation, les visages immenses sont relayés par les corps des acteurs. Les petites figurines grandissent démesurément, elles prennent leur place sur le plateau, que l’image leur disputait.
Que représente le texte de Dennis Kelly, qu’il a titré « Occupe-toi du bébé » ? La sauvagerie des êtres ? Celle de Donna qui a peut-être tué ses enfants, l’acquittement n’ayant pas force de preuve ? Celle du dramaturge auquel, comme il se doit, ses créatures échappent pour danser leur sarabande ? La farce politique ? Le fatras des pauvres choses humaines ?
Que voit le public ? Que voyons-nous ?
Le spectateur a éteint son portable et vérifié une ou deux fois qu’il l’a fait. Il a déjà chaud et déjà mal au genou, mais il est prêt pour son rôle immobile et muet. La lumière-salle un temps le surprend, le voilà pris comme un lapin dans la terreur des phares. Qui conduit la bagnole ? Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qu’on fout là, tous ?
On encaisse.
(Le spectateur n’apparaît pas dans la distribution et personne ne le convoque à haute et intelligible voix. Est-il au centre du dispositif ? Qui est au centre du dispositif freudien, où tout se joue tâtonnant trébuchant tergiversant sur une autre scène ?)
On met un peu plus de temps que les acteurs à sortir de notre personnage de spectateur. Ce n’est pas tout à fait comme d’habitude avec cette pièce-là, cette mise en scène-là – mais on ne sait pas pourquoi. Pas tout de suite en tout cas. Amandine s’enfuit, elle va dormir chez un ami. Je rentre chez moi après le pot entre copains où nous nous demandons, toute honte bue toute, si Donna les a tués ou non.
Je rentre chez moi lire la brochure. Elle est violette cette fois-ci, on peut déchiffrer le texte sans avoir besoin d’un violent éclairage. J’absorbe (écoute-buvard) les explications, les citations, les images. Le spectateur aussi est un athlète affectif. Il se protège. Il oublie. C’est presque toujours relâche pour lui.
Jusqu’à ce que la parole du metteur en scène, un soir d’atelier, réveille le souvenir. C’est une parole qui parle du langage tandis que les mains du locuteur dessinent un paysage chaotique. Le metteur en scène parle avec ferveur, il offre sa quête en partage. Il dit : Ce qui me fascine c’est le statut de la parole, d’où elle s’origine. Il dit : Être dans la résonance de ses propres images, dans l’ébranlement de ce qu’on vient de dire, dans un champ d’altérité. Et aussi que certains textes sont lacérés de virgules. Que la pièce de Dennis Kelly met au jour l’empathie du théâtre.
Et puis il nous salue et s’en va car c’est l’heure. Du spectacle. De la représentation. Du brouillage des pistes d’interprétation. Nous restons silencieux quelques instants après son départ, quand sa parole résonne encore. Pour écrire une critique, il faudrait analyser, sérier les questions, faire émerger des hypothèses, des convictions.
Allumons plutôt quelques bougies dans l’ombre, et regardons vaciller les vérités.
Anna Sapolsky