Borderline Medea
Médée, avant d'être une criminelle du pire – l'infanticide - est une femme qui aime. Au-delà des frontières, de la raison et de ses lois. La Médée de Dea Loher que monte Sophie Loucachevsky au théâtre de la Colline est une réfugiée qui ne croit guère aux apparences fallacieuses de New York, aux promesses de confort et de ménage bourgeois à trois que lui propose Jason. Alors que ce dernier abdique devant les illusions du rêve américain, elle résiste. Confrontée à des êtres mutilés, le peintre Vélasquez contraint de faire le portier sur la 5e avenue, Deaf Daisy le travesti sourd au magnétisme ambigu ou Bizness man, qui se déplace en fauteuil roulant, elle affirme une liberté débridée, refusant toute compromission. "Putain, dealeuse, voleuse" selon ses propres mots, la Médée de Manhattan interprétée dans un abandon total par une Anne Benoit impétueuse, toute d'hystérie et de sauvagerie mêlées, donne à voir les pulsions les plus intimes (Eros versus Thanathos) de la femme délaissée, sacrificielle et vengeresse.
Transposé dans la cité des migrants, dans une ville rectiligne où les noms de rues sont des chiffres et des lettres, le mythe de Médée résonne ici plus violemment en ce qu'il dit de l'aliénation à soi et au monde. Cette rupture est constamment soulignée dans la mise en scène baroque, volontiers didactique, et sans doute un peu trop touffue de Sophie Loucachevsky. Et si, comme le rappelle Jason, "Entre nous, il n'y aura que la mort toujours" (celle du frère que Médée a tué sur le bateau), le regard d'autrui est omniprésent, oppressant, anxiogène parfois. Ce que soulignent le dispositif scénique bifrontal, qui intègre une moitié des spectateurs à la scène, de même que les caméras de surveillance qui jouent habilement sur le hors-scène, les intermèdes musicaux de la diva androgyne (formidable prestation de Marcus Borja), mais aussi le métamorphique tableau des "Ménines" qui clôt la pièce.
A travers cette mise en abyme qui interroge le spectateur sur les intentions – esthétiques, cathartiques – de la dramaturge comme de la metteuse en scène, la complexité du mythe est soulignée, sa modernité aussi peut-être.
Daphné Cabaillé, participante à l'atelier de critique théâtrale du samedi 6 février autour du spectacle Manhattan Medea