Avoir peur de Rebecca West ?
Sept années séparent l’écriture de « Maison de Poupée » et « Rosmersholm » d’Ibsen. Le choix de Stéphane Braunschweig de présenter simultanément ces deux pièces à la Colline cet automne permet de faire découvrir « Rosmersholm », en même temps que d’approcher la cohérence de l’œuvre du dramaturge norvégien, dans la continuité de ses thèmes et dans les résonnances intimes de son écriture.
D’une pièce à l’autre, certains traits de ressemblance entre les personnages se dessinent. Ainsi Mortensgard (joué par Marc Susini), ancien instituteur parvenu à se racheter après avoir été condamné par l’opinion pour une affaire de mœurs et devenu lieder politique, n’est pas sans évoquer Krogstadt, l’avocat de « Maison de Poupée », impliqué dans une affaire de faux en écriture qu’il ne parvient pas à effacer. La présence de la comédienne Annie Mercier, Anne-Marie dans « Maison de Poupée », Mme Helseth dans « Rosmersholm » crée un trait d’union supplémentaire entre les deux pièces.
Rebecca West, jeune femme étrangère à la famille et à la province, venue s’installer à Rosmersholm du vivant de Beate, la femme du pasteur Rosmer, et restée dans la demeure après la mort de cette dernière, est assurément le personnage le plus complexe du drame.
Elle a d’ailleurs inspiré les premiers psychanalystes parmi lesquels Freud et Lou Andreas-Salomé qui en fait un portrait remarquable dans le premier recueil de textes qu’elle publie, « Figures de femmes dans Ibsen ». Auparavant, Freud a fait « l’analyse » du personnage dont il s’est servi pour décrire et illustrer la « névroses d’échec » dans « Quelques types de caractères » (in « L’inquiétante étrangeté »).
Selon Freud, c’est la culpabilité inconsciente qui fait renoncer Rebecca au mariage que lui propose Rosmer, alors que cela même semble avoir été le but de son installation à Rosmersholm. Une culpabilité se rapportant à un passé que Rebecca, telle Œdipe dans la tragédie grecque, va être amenée à découvrir au fil de la progression du drame. Lorsque l’énigme concernant ses origines va lui être révélée, Rebecca n’aura alors plus d’autre choix que de reconnaître sa culpabilité et d’expier sa faute.
Pour autant, devons-nous considérer Rebecca West (Maud Le Grevellec) comme coupable de ce dont elle est accusée, et en premier lieu d’être une « ensorceleuse »? Par quelle nécessité ou quelle volonté est-elle poussée à avouer ? N’avoue-t-elle pas une faute pour décharger Rosmer (Claude Duparfait) de toute culpabilité, comme Nora dans « Maison de Poupée » attend, en vain, de son mari Torvald Helmer qu’il prenne sur lui sa faute, par amour pour elle, lorsqu’elle la lui aura avouée. Ainsi le spectateur est-il amené à suivre l’aveu progressif de Rebecca et à en déterminer la valeur en utilisant tous les éléments à sa disposition : circonstances de l’aveu - provoqué d’abord par les questions de Kroll (Christophe Brault)-, indications scénographiques, jeu des acteurs. Maud Le Grevellec incarne admirablement une Rebecca déterminée et vulnérable, révoltée et résignée, indifférente au souvenir et accablée de remords.
Le spectateur peut compter sur la mise en scène de Stephane Braunschweig et le jeu des acteurs, tous impressionnants de justesse, pour être amené à « en savoir plus que les personnages », tout en éprouvant « la capacité de résistance de la réalité aux discours, aux interprétations, aux significations qui voudraient la recouvrir".
Sophie Stein
participante à l'atelier de critique théâtrale du samedi 28 novembre autour de "Maison de poupée"