Occupe-toi du bébé ou public en quête d’auteur

Publié le par La Colline

Occupe-toi du bébé, mis en scène par Olivier Werner, est joué actuellement au théâtre de la Colline. Spectacle vif et fascinant qu’il faut voir absolument. Le titre en anglais - taking care of baby - est plus ambigu  qu’en français : à la fois prendre soin de quelqu’un ou se charger de s’en débarrasser. Etrange résonnance de ce mot care qu’on met aujourd’hui à toutes les sauces. Et c’est bien là, dans cette ambivalence du mot, le prétexte du spectacle : un fait divers défraye les tabloïds londoniens… Une jeune mère vient de tuer ses deux enfants ! Compassion pour les personnes concernées par ce drame, sauvegarde néanmoins des fondements de la société, mais dans tous les cas obscénité des gesticulations … Or est-on sûr de cette vérité ? Les deux enfants ne seraient-ils pas morts accidentellement ?

Question qui va deux heures durant, avec un humour ravageur et plutôt bienveillant, saisir le spectateur dans ses diverses implications : maniement de la vérité dans nos sociétés, usage addictif qu’en font les professionnels des medias et de la politique, mensonge et illusion au théâtre.

 

« C’est incroyable ce qu’on est capable de ne pas voir quand on veut ! »

Occupe-toi du bébé  est la première création en France d’une pièce de  Dennis Kelly, jeune auteur anglais qui s’inscrit en porte-à-faux dans un genre abondamment pratiqué outre-Manche, le théâtre documentaire ou verbatim, façon de relater les tenants aussi vrais qu’incroyables d’un fait divers. C’est bien la commande qui fut faite à l’auteur, mais à dessein il s’en est habilement dégagé un peu à la manière dont Orson Welles, requis pour adapter sur les ondes un livre de science-fiction, fit croire aux auditeurs de CBS, un soir des années 30, à l'invasion des Martiens sur le sol américain. Panique monstre obligeant les autorités publiques à intervenir. Au début du spectacle, l’auteur, joué par le metteur en scène, explique que tout ce qu’on va voir est vrai : entretiens enregistrés, correspondances échangées, noms mêmes des personnages. On assiste à la préparation d’un reportage pour la télévision, interviews, micros-trottoirs, débats entre experts, afin d’enquêter sur le crime qui a fait la une de la presse : une mère de famille, Donna McAuliffe, fille d’une élue du Parti Travailliste, accusée d’un double infanticide, emprisonnée 14 mois en détention préventive (rappelez-vous, un fait divers aussi effroyable n’a pu vous échapper !) est finalement relaxée en appel. Plusieurs ressorts sous-tendent l’intrigue : l’achèvement oui ou non de cette émission périlleuse en raison des passions qu’elle déchaîne, l’innocence ou la culpabilité de la jeune femme malgré le verdict de l’appel, le résultat de l’élection de sa mère, Lynn Barrie, faisant campagne et surfant en même temps sur la vague médiatique de l’affaire, la validité des thèses du Dr Millard qui a cru déceler dans le profil de l’accusée le syndrome de Leeman-Ketley ou syndrome de Médée et dont on se demande de plus en plus si c’est un expert avisé ou un charlatan. Et tout au long de cette affaire reconstituée pour les besoins de la télévision, s’entrelacent deux thèmes : la situation qu’on tente de nous décrire avec toutes sortes de moyens audiovisuels (jusqu’à des transparents de schémas expliquant le fameux syndrome appelé aussi SLK) est-elle vraie ou illusoire ? Les personnages qu’on nous donne à voir et à entendre, tantôt réticents tantôt bavards, disent-ils vrai ou mentent-ils ?

Des spectateurs privés de tous repères

Et cette double et incessante interrogation d’une part sur la vérité de la situation (qui pourrait être aussi bien de nature économique, sociale ou encore comme tout récemment technico-médicale) d’autre part sur la vérité de l’énonciation des parties prenantes promues soudain personnalités du petit écran devient une grille d’analyse redoutable. Eh oui, un certain bagout peut pallier bien des thèses ou décisions défaillantes de même qu’une expertise apparemment sérieuse et consensuelle (ce que certains appellent parfois pensée unique) peut se substituer sans vergogne à l’absence de tout charisme. Double interrogation donc sur la vérité qui finit par brouiller tous nos repères et qui  dénonce avec pertinence et jubilation l’acharnement des médias pour faire vendre, la distance de plus en plus grande entre les citoyens et le personnel politique, enfin l’emprise des experts.

Nulle leçon politico-morale, nulle sentence brechtienne dans cette fable, mais une mise en abyme de la vérité qu’accentue le choix d’Olivier Werner de confondre en un même personnage réalisateur de l’émission de télévision, metteur en scène du spectacle et auteur, tous les trois ayant un même nom sur scène, Denis Kelly. Effet troublant, de miroir, de creux, qui renvoie le spectateur à une faille, toute vérité s’effritant inexorablement. Dans le monde comme sur scène, l’auteur se dédouble, s’esquive, zappe les faits, nous laisse en main les pièces éparses d’un puzzle. 

Une salle de théâtre transformée en studio de télévision

 

Face aux gradins, un plateau à peine surélevé, presque nu, éclairé à la verticale, l’ensemble évoquant un studio de télévision. A gauche, une table basse entourée de banquettes comme pour un débat à l’antenne, à droite un siège devant lequel est planté un micro et où viennent tour à tour se « confesser » les protagonistes de l’action. Contre le mur de droite, une table encombrée de boissons et de verres, c’est là que viennent se désaltérer les acteurs quand ils ne jouent plus, en quelque sorte les coulisses. Puis sur le devant de la scène et de dos au public un poste de télévision, sorte d’anamorphose telle qu’on en voyait dans les tableaux anciens et qui représentait ce qu’on se refuse de regarder.

 

Texte fluide, profond et remarquablement construit, mise en scène sobre et puissante, équipe d’acteurs douée d’un jeu très juste et insufflant un dynamisme qui donnerait bien  au spectateur une envie de rébellion. Qu’on cesse de l’enfumer d’informations qui lui font prendre des vessies pour des lanternes !

 

Pierre-Louis Rosenfeld

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