Un vent venu de l’Est et balayant le théâtre
Et quel souffle ! Le théâtre de la Colline affiche actuellement un nouveau spectacle Danse « Dehli », qui illustre cette effervescence créative. La pièce est écrite par Ivan Viripaev, jeune auteur russe, et mise en scène par Galin Stoev, lui aussi originaire de l’Est de l’Europe, qui s’est fait connaître d’abord à Sofia puis à la Comédie Française.
Dialogue intimiste ou farce grinçante
Spectacle déconcertant, déconstruisant les codes du théâtre (le personnage n’a plus d’identité, unité d’action et de temps ont disparu), répétant la même histoire, les mêmes répliques, mais réparties différemment entre les personnages. Au fil des mots, l’intrigue se déforme, charriant des thèmes aussi divers que l’amour et sa valse-hésitation, la confrontation au malheur, le goût insaisissable du bonheur, le flou de la mémoire, le besoin d’art dans l’existence ou les bienfaits du régime végétarien. Mais en même temps, ce texte dérangeant analyse au peigne fin la mécanique des relations humaines dans diverses circonstances telles que l’adultère, le face-à-face mère-fille, la bureaucratie dans les hôpitaux … Spectacle réellement surprenant qui loin d’éparpiller l’attention du public, le focalise au contraire sur la vérité bouleversante de l’instant pour peu qu’on le retienne un tant soit peu. Et c’est à quoi s’affaire ce théâtre : jongler avec la pesanteur et la légèreté des rencontres, disséquer les multiples interactions possibles entre êtres humains, mettre à vif la vulnérabilité et la grâce des êtres, mais aussi la violence sournoise du monde.
Combinaison obsessionnelle d’une même situation
Sept tableaux composent la pièce autour d’un même canevas répété, se passent tous dans un même lieu, un hôpital, et sont animés par cinq personnages récurrents : Katia ballerine et chorégraphe encore bouleversée par une de ses créations Danse « Delhi » et la rencontre d’un homme, Andreï, cet amant aimanté autant par Katia que par son épouse, Léra une vieille dame, critique d’art occupée à révéler des talents, Alina, mère souffreteuse qui à l’inverse ne supporte pas le bonheur de sa fille Katia, enfin une infirmière surtout préoccupée d’annoncer l’atteinte d’un mal ou d’une mort et de remplir les formalités de décès.
La variation des situations, qui combinent les mêmes éléments, place en permanence le spectateur à l’intersection d’autres voies possibles dans le déroulement de l’intrigue, le met face à des métamorphoses inattendues de l’action et des personnages avec cependant des événements persistants, inaltérables, qui sont gravés dans la mémoire, comme par exemple le bonheur immense de Katia face au succès de son ballet. Les Oulipiens, Raymond Queneau et François Le Lionnais avaient imaginé un dispositif comparable en créant le concept de théâtre booléen, un théâtre pour le dire autrement et reprendre les propos de Jacques Rancière qui arrache le spectateur à l’abrutissement du badaud et le dépossède de la maîtrise illusoire de l’observateur et résoudrait ainsi l’antinomie entre Brecht et Artaud, entre théâtre de la cruauté et théâtre de la distanciation et ferait advenir un spectateur émancipé. Et oui, rien de moins dans ce spectacle !
Une scénographie et un jeu tirés au couteau, captant le spectateur
Il faut bien sûr des comédiens exceptionnels et une mise scène d’une extrême précision pour que la pièce passe la rampe. C’est au prix d’une sobriété et d’une justesse du jeu, d’une attention à la musicalité des mots, à la chorégraphie des corps. Et le spectateur ne sait plus si ce qu’il voit est vrai ou faux, réaliste ou absurde, ce qu’il sait en revanche, c’est l’émotion qui l’étreint et l’intelligence qui lui est rendue.
Pierre-Louis Rosenfeld