Danse Delhi
© Elisabeth Carecchio
Comment une salle d’attente d’hôpital peut-elle être l’antichambre d’une acceptation de sa propre vie, de sa propre tragédie ? Le texte de Ivan Viripaev, auteur russe de 30 ans tisse des relations entre des personnages apprenant la mort d’un de leur proche (mère, femme, fille, amie). Cette annonce va être à l’origine de réflexions et d’échanges sur leurs vies, sur leurs relations aux autres, sur leurs amours.
Les personnages présentent trois générations avec leurs questionnements : réalisation de leur vie, projection sur les enfants pour les plus âgées, amour et construction de la famille pour les adultes et pour l’infirmière, l’ingénue de la pièce, comment réussir sa vie après une prise de conscience de la mort.
Tout commence par Catherine, la danseuse, vient de perdre sa mère. Elle se questionne sur le fait de ne pas ressentir de tristesse et se confie à une amie de sa mère, critique de danse et peu à peu apparait le mythe de cette danse Dehli ressentie et crée par Catherine dans la misère des bas-fonds de la capitale indienne.
Composée de 7 petites pièces, cette danse « Dehli » joue sur la répétition décalage. Elles commencent toutes par l’annonce de la mort d’un proche et finissent par la signature de papiers administratifs. Donc toujours la même chose mais à chaque fois l’angle de d’observation varie. Les évidences de la première pièce sont cassées par la disparition d’un des personnages dans la deuxième, etc.… si les scènes se présentent pareilles, la réaction des personnages est différente.
· La critique de danse demande à l’infirmière de s’asseoir à coté d’elle pourl’aider et l’écoute pour se consoler. Dans la pièce suivante c’est Andrei, le mari qui prie l’infirmière de s’asseoir mais là c’est lui qui va parler.
· Dans une pièce la danseuse déclare son amour à Andrei et dans une autre cette relation semble stable et durer depuis longtemps.
Peu à peu s’installe la sensation que tout peut arriver qu’il n’y a pas de certitude et que l’histoire n’est pas écrite d’avance.
La mise en scène très carrée voir minimaliste de Galin Stoev, contemporain et compatriote de l’auteur, nous laisse voir tous les déplacements des acteurs non actif sur scène. Il met en musique ce texte dense. Il met en jeu le déséquilibre des attentes des spectateurs : douleur pour la perte d’un être cher, relations familiales sur base de jalousie, rires au milieu des pleurs. Les acteurs jouent de façon naturelle mais mettent la mélodie de leur voix au service de la musique de la pièce. Composé à la manière d’un chœur les voix font chanter le texte et vibrer nos oreilles.
Une sorte de happening se réalise devant nous. Les personnages ne sont pas dans la représentation de la vie. Leur jeu nous fait prendre conscience de leurs démarches internes mais n’utilisent pas le ressort des relations entre les personnages. La mixité des intervenants, auteurs et metteur en scène russes, acteurs belges et français, réalise l’osmose pour un résultat exceptionnel.
La fameuse danse Dehli, qui sous-tend la pièce et qui peut représenter la compassion et le respect de l’autre, est l’arlésienne de cette pièce. Elle permet à chaque spectateur de l’imaginer et de trouver sa propre danse. Après toutes ces petites pièces montrant des réactions inattendues dans la vie, la pièce finale nous permet un retour au vraisemblable. Apprenant la perte de son mari, Olga est endormie par la berceuse d’une consolatrice. L’actrice renouvelle ainsi devant nous le processus de création de la danse Dehli, la souffrance et le sommeil.
Ne nous laisse-t-elle pas ainsi espérer que chacun de nous peut trouver au fond de lui une danse personnelle initiatrice de tolérance et de maturité ?
Jean-Pierre Court