La descente en enfer

Publié le par Théâtre National de la Colline

Légèreté, rêve, illusion, mais aussi divorce, émancipation, carcan, sont les mots auxquels on pense en voyant Maison de poupée. Cette pièce considérable, écrite à la fin du XIXème siècle et qui est jouée cette saison dans pas moins de six scènes importantes à Paris, est celle d’un destin qui se joue sous nos yeux, en l’espace de deux ou trois jours.
On est à la veille de Noël, le couple de Nora et Thorvald Elmer s’enrichit et vit dans l’opulence. Tout n’est pour eux que bonheur matériel. On apprend progressivement que Nora garde pour elle un secret : elle aurait sauvé la vie à son mari huit ans auparavant en lui payant un voyage. Mais elle a toujours préféré lui faire croire que ce voyage était un cadeau de son père. Le terrible secret réside dans le prêt qu’elle avait à l’époque contracté auprès d’un homme, Krogstad. Mais ce Krogstad est aujourd’hui employé de la banque que dirige Thorvald, et ce dernier a décidé de le licencier pour le remplacer par Madame Linde, une vieille amie de Nora. Krogstad fait chanter Nora pour que celle-ci plaide en sa faveur, faute de quoi, il révèlera le lourd secret. Et, entre eux, un homme seul et malade, le docteur Rank. Il est pour Nora celui qui accepte tout, le confident, mais aussi l’amoureux qui n’a jamais rien avoué. L’amoureux qui s’en ira, touché par une maladie mortelle.

On perçoit rapidement certains enjeux de cette incroyable pièce. Des enjeux sociaux tout d’abord : la pièce semble à cet égard presque brûlante d’actualité. Elle nous pose les questions d’émancipation, réinterroge la structure familiale, et met en scène l’abandon, celui du mari et des enfants que Nora chérissait tant.


A travers la mise en scène de Stéphane Braunschweig, on perçoit des dimensions artistiques considérables. C’est que, toute condensée fût-elle, la pièce est le récit d’une véritable descente en enfer de couple-modèle. Au premier acte, un décor blanc à la façon IKEA, une maison au décor épuré. C’est dans ce cadre que le couple vit, léger, naïf, croyant aux illusions qu’offre le jour présent. Les murs blancs vont disparaître, laissant apparaître des parois grises, imposantes, austères, écrasantes, presque cauchemardesques. On est pris dans une dynamique dont on sent qu’elle peut nous emmener à la tragédie. Fascinante dans sa robe noire, Nora danse, survoltée, elle veut forcer le destin. Elle pousse mari à tout accepter, à tenter le courage de Thorvald. Mais rien à faire. Le mari, présenté à juste titre comme un peu falaud, parfois méprisable par son matérialisme, touche aussi par sa naïveté. Et, dans son obstination, on pourra discerner une dimension éminemment tragique de la pièce : c’est la fatalité, non des dieux, non de la société, mais celle que l’homme s’impose à lui-même par son comportement.

Et puis il y a cette dynamique, cette direction qui prend tout son sens par la mise en scène. Le couple Elmer part d’une légèreté pour rompre, s’abaisser en quelques sortes. Madame Linde et Krogstad, les anciens amants qui s’étaient séparés, se retrouveront au contraire. Dans cette symétrie où le docteur Rank joue un rôle capital, on pense aux éternelles tensions entre rêve et réalité, entre l’illusion et le réalisme. Ibsen nous dit que le rêve bâti sur le mensonge s’effondrera un jour, qu’on ne peut pas attendre un miracle concret qui doit subvenir rapidement. Un miracle ne peut venir qu’en abandonnant son attachement aux choses de la vie, et Nora le comprend durement. Les murs s’entrouvrent lorsqu’elle projette de se suicide, comme pour sortir de cette oppression. Puis ils se referment : le suicide n’était pas la bonne solution, il n’y a peut-être pas de solution. Elle choisira de partir, lentement, laissant derrière elle son mari et ses enfants qu’elle chérissait tant.

Témoignant d’une grande sensibilité, d’un profond travail du texte et d’une maîtrise des intentions, la mise en scène est servie par une impressionnante performance de tous les acteurs – Chloé Réjon (Nora) et Philippe Girard (le docteur) notamment. Seulement pourrait-on dire, peut-être, qu’elle frappe et interroge, voire fascine, plus qu’elle n’émeut. On retiendra peut-être surtout, non d’incroyables moments ou de grands sommets émotionnels, mais une grande fidélité au texte, qui impressionne, au risque, tout au plus de sembler parfois légèrement négliger la proximité avec le spectateur.

 

 

Benjamin Romieux

participant à l'atelier autour du spectacle "Une maison de poupée" samedi 28 novembre 2009

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