Poupée de son, poupée de cire… ou les fissures du féminisme

Publié le par Théâtre National de la Colline

Une maison de poupée est jouée actuellement au théâtre de la Colline dans une mise en scène de son nouveau directeur, Stéphane Braunschweig. Curiosité bien sûr pour ce travail inaugural. Etonnement aussi de savoir que cette pièce d’Henrik Ibsen, écrite en 1879, est montée en même temps sur quatre autres scènes parisiennes. Questionnement enfin sur les ressorts puissants de ce drame. Ressorts qui résonnent encore aujourd’hui : attitude mystérieuse du féminin, rôles inconciliables d’amante et de mère, émancipation sociale de la femme hors du foyer patriarcal (mais qui contribuerait à désenchanter le monde et à bousculer la figure du masculin), construction fragile d’un couple entre amour béat et intérêts bien compris,  frontières poreuses entre vie publique et vie privée, univers moral d’un responsable hiérarchique tiraillé par l’exercice de son pouvoir… Mais peut-être l’actualité de cette pièce est-elle  un leurre, reflétant à chaque époque moins un sens définitif et actualisé qu’une fourmilière d’interrogations vivaces. En tout cas, la pièce d’Ibsen a déjà en germe toute la palette des voies du féminisme : différence irréductible des sexes, construction sociale du genre et nécessaire destruction du modèle patriarcal.

 

Drame bourgeois, vaudeville ou série américaine

Nora est mariée à Torvald Helmer qui va bientôt être nommé directeur de banque. Le prêt qu’elle a autrefois secrètement contracté grâce à un faux en écriture rejaillit dans sa vie comme un boomerang : un maître chanteur menace de tout dévoiler et donc de nuire à la carrière de son mari. En réalité rien de très grave et qui ne puisse aisément s’arranger, mais le mari l’apprenant se sent profondément trahi et Nora trahie du même coup. Terriblement déconcertée en effet par la réaction outragée de cet homme qu’elle a chéri et dont elle a tant pris soin. Du point de vue de Nora, pas d’autre issue alors que de quitter sur le champ ce mari décevant ainsi que ses trois enfants. Acte sans doute manqué que ce prêt maladroitement établi (une date falsifiée y efface la mort de son père),  fantasme du bonheur dans cette famille nageant jusque là dans l’aisance et la quiétude, passage à l’acte que cette rupture conjugale intempestive, idéal du moi trompé, syndrome de répétition puisque Nora découvre finalement que son père comme son mari ne l’ont considérée tous deux que comme une poupée … On peut tirer de cette intrigue tout l’arsenal psychanalytique qu’on voudra pour tenter de démonter la machinerie de ce drame bourgeois. Freud, Groddeck, Otto Rank (qui d’ailleurs a emprunté son nom à un personnage de la pièce) et d’autres encore ne s’en sont pas privés. Sans heureusement épuiser le sens de cette formidable pièce.

Stéphane Braunschweig lui aussi ne se prive pas d’en amplifier la résonnance. Moins pour ce que ce drame dirait de l’éternité des passions humaines que pour ce qu’il évoque des modalités d’une vie commune problématique : d’un côté Nora et Torvald Helmer nagent dans un bonheur factice et communiquent à vide, de l’autre Madame Linde et Krogstad, naufragés de la vie, préfèrent « partager une épave à deux » plutôt que de surnager chacun sur la sienne. Délibérément, le metteur en scène installe La Maison de Poupée dans un appartement moderne, semblable à un appartement témoin, presque inspiré d’un film futuriste à la Tati. Dans la chambre de cet appartement, l’héroïne et petit oiseau Nora, gloutonne de macarons, s’est laissé enfermer. Pour matérialiser cette cage, cette bonbonnière, ce pays des Merveilles, Braunschweig entremêle deux espaces : le lieu de réclusion qui est imposé à cette femme par la société d’une part,  la sphère intime et indéfinie du cauchemar d’autre part. Un immense rempart en grisaille, tel le couvercle d’un ciel lourd, surplombe et encadre une chambre aux murs blancs, garnie de quelques meubles façon IKEA: fauteuil à bascule blanc aussi, grand lit blanc encore, artificiellement immaculé, sapin de Noël puis tout autour un amoncellement de jouets. Et quand Nora étouffe trop, pense au suicide, les deux immenses panneaux formant le rempart en grisaille s’entrouvrent, permettant à l’héroïne d’évacuer ses vapeurs.

Oui, il y a de la thermodynamique dans cette pièce, de la mécanique aussi. Toutes choses que Stéphane Braunschweig souligne avec justesse et qui est puisé au plus près du texte d’Ibsen. Le metteur en scène désarticule les personnages comme des pantins, des poupées, ceux-ci sont le jouet de réactions chimiques, de déterminismes sociaux ou de conflits intérieurs. Les répliques laissent affleurer non-dits, intentions maquillées, souvenirs embellis, désirs enfouis, égarements et fantasmes. Mais peut-être Stéphane Braunsweig se laisse-t-il prendre au jeu par trop de myopie sur ce texte inépuisable et ambigu quitte parfois à le traduire en série américaine, non pas par choix délibéré d’une forme, mais parce qu’aujourd’hui la représentation dramatique est tributaire, malgré soi, de références implicites dans lesquelles nous baignons. Une  maison de poupée transformée en une sorte d’épisode du feuilleton  Desesperate housewives ? Peut-être si l’on n’y prend garde. C’est ainsi que le directeur d’acteurs décortique et met en exergue les rouages de l’intrigue et les comportements des personnages, distancie staccato leur épaisseur psychologique par le rire, en accentue le spectaculaire des situations (le retour improbable de Madame Linde ou la sortie de Nora, qu’on peut croire fausse d’ailleurs à tort ou à raison). Sauf que le rire qui en découle paraît parfois pavlovien, étriqué, défensif, et supplante l’humour d’Ibsen, qui certes peut se montrer cru, voire quelquefois grivois, mais reste plutôt glacé, provoquant et ouvert à l’interprétation.

 

Un jeu des acteurs vif, mais qui ne trouve pas son unité

Nora est jouée par  Chloé Réjon, petite jeune femme brune et enjouée, feignant avec gourmandise le caprice, mais affectueuse, volontaire, d’une grande vivacité dans sa gestuelle et ses pas de danse, cette tarentelle qu’elle veut offrir en cadeau de Noël à son mari et ses invités. C’est Eric Caruso qui joue son mari, Torvald Helmer : il a l’allure d’un cadre d’entreprise falot, parle lentement et presqu’à voix basse, délivre son texte à plat, à contrepied des imbroglios, comme s’il n’avait aucune sensibilité et n’était que calcul. Ce jeu uniforme apparaît comme une interprétation originale au premier abord, mais finit par rendre le personnage ridicule au-delà du nécessaire et par lasser. Quant au docteur Rank, il est interprété magistralement par Philippe Girard : longue silhouette, raide et toute glacée, une diction apprêtée qui fait mouche, jeu à double registre incarnant à la fois un ami de la famille, badin et aguicheur, mais encore la présence approchante et envoutante de la mort, côtoyée familièrement par tous,  sujet de séduction, déchaînant aussi l’envie de vivre. Figure contre laquelle le désir de Nora vient se briser comme une épave sur une falaise, notamment dans cette scène éblouissante où le docteur Rank lui dévoile son amour dissimulé. La mort qui accompagne le docteur Rank sur scène comme celle du frère aîné décédé peu après la naissance d’Henrik Ibsen a dû  toujours l’accompagner sa vie durant.

 

Pierre-Louis Rosenfeld
Participant à l'atelier autout du spectacle Une maison de poupée samedi 28 novembre 2009

 

 

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