Sans titre
Ecouter une histoire, la recevoir, s’en émouvoir ou rester de glace, voilà ce à quoi nous convie, en l’espace d’une soirée le duo Mouawad-Nordey.
Sur le grand plateau du Théâtre de la Colline, on entend d’abord avant de voir. Parce qu’Incendies est un récit. Une histoire de famille, banale en apparence, d’orphelins sans repères, privés et de mère et de père. Tout dépossédés soient-ils – deux enveloppes les rattachent à leur passé, Jeanne d’abord, Simon ensuite, font le choix de chercher, pour comprendre qui était cet être, qu’ils appellent leur mère, par souci biologique et dont pourtant ils ne savent rien. Tout au long de cette quête généalogique, l’injonction socratique raisonne en creux. Se connaître soi même, savoir qui l’on est comme forme de renaissance. Pour Jeanne et Simon, la reconstruction de leur identité se fait au prix d’indicibles découvertes, où la trajectoire de Nawal – la mère – dans une terre déchirée par la guerre, renvoie à une Histoire résolument tragique mais surtout contemporaine. Si le mythe et les figures clés de la tragédie – par exemple le coryphée, celui qui sert de guide à l’histoire que l’on retrouve dans le personnage du notaire - servent de caisse de résonance à cette tragédie de notre temps, l’histoire qui nous est présentée est bien nouvelle et singulière.
Là où la parole est dense, l’espace est dépouillé. Le geste de Nordey accompagne particulièrement bien ce dire en acte, ne laissant comme symbole que le noir des morts et le blanc des vivants. Et peut-être, l’étrange sonorité d’un gong, qui face à cette réalité crue, nous rappelle en sursaut que nous sommes au théâtre. Les acteurs habitent quant à eux la parole qu’ils jettent au public. Dire l’incroyable passe par un curieux usage des corps. De la bouche déformée de Jeanne, aux gestes qui incarnent les mots, chaque partie du corps devient vecteur de transmission, une lieu de partage de la souffrance. Et cela dérange. Malgré cet étonnant travail, on peut reprocher une certaine homogénéité dans le jeu des comédiens, qui se laissent parfois entraîner par le pathos de la situation. Pourtant, on ne sors pas anéantis. Si ce n’est pas une narration qui devient étouffante d’explications. Mouawad parvient avec une certaine poésie – comme l’incarne le personnage du notaire - à nous montrer autre chose que la plus sordide réalité. Matière première de la pièce, l’émotion parfois s’efface pour laisser au spectateur le temps de la réflexion. Ce que l’on accepte, tel un salut, nous éloignant de l’ennui.
Flora Geley
participante à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey