Quand l’émotion rencontre l’épure

Publié le par Théâtre National de la Colline

Incendies, deuxième volet de la tétralogie de Wajdi Mouawad, est présenté au théâtre de la Colline dans une mise en scène épurée de Stanislas Nordey.

 

Dans son testament, Nawal enjoint ses jumeaux de retrouver leur père et le premier enfant qu’elle a eu jeune fille et qu’on lui a arraché. « L’enfance est un couteau planté dans la gorge. On ne le retire pas facilement. » Voilà ce qu’elle livre à ses enfants après sa mort. Par le chemin initiatique qu’elle les pousse à faire, elle leur permet de retirer ce couteau. Il reste après à apprendre à avaler sa salive. La pièce ne montrera pas l’étape de la reconstruction. Elle met en avant le souffle qui pousse les individus à sortir d’eux-mêmes pour aller chercher ce qui leur permettra d’avancer.

 

Au départ, rien ne laissait penser que Jeanne, la jumelle, allait se plier à la demande de sa mère. Prof de mathématiques, elle aime expliquer de manière rationnelle ce qui touche à l’émotionnel, comme l’illustre sa démonstration savante rapprochant les polygones et les liens familiaux. Mais dans cette quête des origines, c’est finalement la fille qui amorce le changement. Comme si chez Wajdi  Mouawad, la recherche de la vérité et la mise en mouvement passaient par les femmes. Car cela était aussi le cas dans Forêts. Une adolescente remontait toute sa lignée pour comprendre l’histoire de sa mère décédée.

 

La parole, seul moyen de s’en sortir

Nawal, aussi, a fait son chemin pour grandir et s’affranchir de sa mère qui l’a obligée à abandonner son fils. Elle a suivi le conseil de sa grand-mère : « Apprends, c’est ta seule chance de ne pas nous ressembler ». Maîtrisant la langue et l’écriture, elle a donc quitté son village pour partir à la recherche de son enfant. C’est d’ailleurs toute la pièce qui est traversée par l’importance de la parole et de l’écrit : on apprend l’alphabet, on chante, on se tait pendant cinq ans, on transmet la vérité à travers des lettres… Ces thématiques sont à mettre en perspective avec le parcours de l’auteur. Exilé du Liban en France à l’âge de huit ans, puis émigré au Québec, il a été marqué par le fait de devoir apprendre une nouvelle langue. Parlant très peu quand il était enfant, il s’est rattrapé dans ses pièces, où les paroles débordent et les rebondissements pleuvent. 

 

Paradoxalement, l’écriture épique de Wajdi Mouawad s’accorde bien avec la mise en scène épurée de Stanislas Nordey. Ici, pas de tricherie, le spectateur sait qu’il est au théâtre. Avant que la pièce ne commence, les personnages sont présentés un par un avant de se disperser sur le plateau. Ils restent sur scène même lorsqu’ils ne jouent pas. La scénographie est minimaliste. Seuls éléments de décor marquants, des extincteurs disposés sur les bords du plateau, comme si le metteur en scène suggérait qu’il allait éteindre les incendies déclenchés par l’écriture trop émotionnelle de Wajdi Mouawad.

 

Si la diction des comédiens est excellente, leurs gestes sont plus dérangeants. Les gesticulations collent bien au personnage du notaire, dont la fonction comique permet d’introduire des respirations dans le récit et l’émotion. Mais le chant de Saouda, la compagne de voyage de Nawal, aurait autant de force sans ces mouvements de bras qui paraissent totalement artificiels.

 

  

Florence Brunel
participante à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article