Sans titre

Publié le par Théâtre National de la Colline


La pièce Incendies de Wajdi Mouawad présentée actuellement au théâtre de la colline dans une mise en scène de Stanislas Nordey a la force des grands textes classiques : la puissance d’un texte fluide souligné par la sobriété de la mise en scène, la vigueur d’une intrigue inexorablement en marche vers le dénouement, la rencontre de l’individuel et de l’universel favorisant l’intériorisation.
 


La pièce débute autour d’un notaire, ami de la défunte mère Nawal, qui confie à chacun des jumeaux, Jeanne et Simon, une lettre à remettre respectivement à leur père et à leur frère, dont ils ne connaissaient jusque là pas l’existence. Dès cette première scène, on peut dire à la suite du chœur de l’Antigone d’Anouilh : « Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. » L’auteur et les comédiens vont nous mener à travers un déracinement, la violence de la guerre, le viol et l’inceste dans une quête des origines couronnée de succès mais qui ne laisse pas indemne : ici, ce n’est pas les yeux qu’on crève face à la réalité, mais un silence que l’on observe face à l’indicible. Jeanne, la rationaliste, désireuse de comprendre, sera la première à partir vers le pays d’origine de sa mère qui ressemble étrangement au Liban. Simon, le boxeur impulsif, aura quant à lui besoin de l’aide du notaire pour se mettre en marche et affronter son histoire. Débute alors un chassé-croisé rendu limpide par les choix scéniques entre le questionnement présent des comédiens en blanc, et les plongées dans le passé portées par les comédiens en noirs. Tels une intrigue policière, les indices s’amoncèlent sur le vaste plateau noir aux murs blancs. L’ampleur de cet espace vide, aux rares accessoires chargés de sens, laisse magnifiquement résonner le texte proféré dans une diction impeccable par les comédiens. Déplorons à cet égard les moulinets des bras des acteurs, désastreux parasite du verbe sans apparente justification scénique, dont on préfère prévenir le spectateur dès à présent, pour qu’il puisse passer outre.
 


L’apparition du bourreau dans la dernière demi-heure, surprend. L’ensemble de la pièce converge vers cette acmé, mais plutôt qu’une dégringolade vers le dénouement, l’auteur offre ici une pause sur un personnage fantoche auquel il est difficile de croire, contrairement à tous les autres. Laurent Sauvage, du haut de sa stature impressionnante incarne un snipper fou, mégalomane à la vocation ratée de chanteur. Si le personnage peut glacer par son cynisme et l’arbitraire qu’il véhicule, il semble contribuer davantage à une distanciation de la problématique du Mal, dans le chaos duquel le spectateur est emporté au cœur de la pièce. Talent comique de Laurent Sauvage remarquable dans sa prestation ? Flottement de Wajdi Mouawad dans l’écriture de son texte ? Du point de vue du spectateur, c’est une déception de ne pas nous engouffrer dans ce qui nous semblait être devenu le cœur de la pièce : un questionnement politique sur la guerre, une interrogation ontologique sur l’existence. Le magnifique parcours à travers le temps et l’espace qui s’était s’échafaudé sous nos yeux est balayé à la fois par ce personnage fantoche et la résolution finale, proche du happy-end de la comédie, au cours duquel les enfants ayant accompli leur mission ont droit à la lettre finale de leur mère, porteuse d’amour et d’un appel à la vie.


Déception, certes, mais finalement, n’est-ce pas là une des forces du théâtre de faire exister un espace fictif, le temps d’une représentation ? Plutôt que nous laisser l’emporter avec nous, Wajdi Mouawad secondé par Stanislas Nordey nous fait pénétrer cet univers, puis le quitter avant même d’abandonner notre siège de spectateur. Ou alors serait-ce là une métaphore de toute quête des origines : la rencontre en soi d’un chaos innommable dont notre être, retranché derrière les apparences, ne laisse sourdre la moindre parcelle ?

 

Si derrière toute histoire se cache une métaphore, Incendies, porte pour moi, cet exigeant appel à la vie, qui met en marche même si, au bout du chemin, ce qui se trouvait être le sujet de notre plus grand amour, se révèle être celui de notre plus grande haine, même si ce désir de vie peut réduire au silence.

Sophie Roullet
participante à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey
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