Tragédie moderne

Publié le par Théâtre National de la Colline



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Stanislas Nordey a créé Incendies, de Wajdi Mouawad, au Théâtre National de Bretagne ; la pièce est reprise en octobre et novembre 2008 à Paris, au Théâtre National de la Colline. Mis à part Marivaux, Feydeau et Molière, Stanislas Nordey signe des mises en scène d’auteurs contemporains, et monte pour la première fois une œuvre de cet auteur libanais qui, après des débuts assez difficiles, s’impose depuis quelques années en France et sera l’artiste associé du 63e Festival d’Avignon.

Enfant, Wajdi Mouawad s’exile avec sa famille en France, puis à Montréal où il vit depuis 1983. La guerre qui a poussé l’homme à fuir son pays natal hante les œuvres de l’écrivain et dramaturge, de même que les déracinements successifs qu’il a vécus sont à l’origine de cet autre thème récurrent dans ses œuvres, la quête des origines et des racines. Cette thématique est même centrale dans la tétralogie dont Incendies (2003) est le deuxième opus, initiée avec Littoral (1997), puis Forêts (2006) et qui s’achèvera avec Ciels. Wajdi Mouawad est un fictionneur, un auteur qui travaille essentiellement sur l’imaginaire, se plaît à emmener son lecteur ou son public dans des histoires à l’intrigue souvent complexe, marquées par la fonction symbolique. Les objets deviennent résurgents, ils traversent les lieux et les époques pour relier les êtres qui doivent l’être. Wajdi Mouawad a une conception de l’existence à la fois mythique et mystique ; les titres de la tétralogie sont d’ailleurs significatifs : l’eau de Littoral, le feu de Incendies, la terre de Forêts et l’air de Ciels, placent la tétralogie sous le signe des quatre éléments cosmogoniques.


Prémices d’un mouvement cyclique, Incendies débute avec une fin, la mort d’une femme, Nawal. Apprenant à la lecture du testament de leur mère l’existence d’un frère jusqu’alors ignorée, et d’un père présumé mort, deux enfants, frère et sœur jumeaux, entreprennent un voyage qui s’avèrera initiatique, une quête de leurs origines. D’abord réfractaires, ils remonteront le passé et chercheront au cœur même du pays de leur mère la vérité de leur naissance, parmi des fantômes dépositaires d’une histoire enfouie qu’ils feront douloureusement ressurgir. L’existence d’une vérité cachée est révélée par des mots écrits, brisant le silence dans lequel la mère s’était murée depuis cinq années. C’est dire la dimension révélatrice que l’auteur confère à l’écriture et aux mots ; points de départ d’un mouvement de libération, ils sont pour le frère et la sœur à l’origine de leur quête, et pour Nawal jeune la clef qui lui permettra de mettre un terme à la soumission puis de transmettre la vérité. 
 


Wajdi Mouawad mêle dans cette œuvre l’histoire d’une famille et l’histoire mythique, l’histoire et l’Histoire. À l’instar des autres pièces de la tétralogie, les lieux d’Incendies sont multiples et l’intrigue convoque plusieurs générations. La dramaturgie est épique, les personnages tragiques. Par sa structure cyclique et sa dimension mythique, Incendies s’apparente à une tragédie grecque. La quête initiatique d’une vérité par des personnages sous le sceau de la fatalité place l’œuvre dans la filiation des tragédies antiques. Une tragédie antique du monde moderne, voilà le propos de Wajdi Mouawad, qui a du reste mis en scène Œdipe Roi de Sophocle en 1998. Nihad, le fils retrouvé, fait écho au héros mythique ; mais à la différence de celui-ci, il ne se crèvera pas les yeux lorsqu’éclatera la vérité. Fonction symbolique, il incarne la figure du mal, et porte l’horreur à son comble précisément par son absence de conscience et de reponsabilité face à ses actes. Impassible, sous le poids d’un destin inéluctable où tout semble écrit et où toute action s’avère inutile. Et c’est ce qui rend l’œuvre de Wajdi Mouawad profondément déchirante. Le spectateur d’Incendies ne sort pas indemne de ces trois heures d’émotion intense, voyage au bout de l’horreur, certes, mais traversé d’idylle. « Maintenant nous sommes réunis », ce leitmotiv place l’amour telle une force de la vie, capable d’engendrer, de créer par‑delà l’horreur. L’amour et la pureté se heurtent violemment à la férocité, à la haine gratuite. Car si Incendies est une tragédie, les dieux grecs ont laissé place à l’absurdité de la guerre, aveugle, cruelle et écrasante.

 
Si la profusion d’émotions fortes chères à Wajdi Mouawad peut parfois lui être reprochée comme atteignant la limite du pathos, la mise en scène de Stanislas Nordey est épurée, voire minimaliste. Le décor se limite à quelques accessoires, nécessaires à l’action ou éléments symboliques, comme cette dizaine d’extincteurs sur le plateau. Les comédiens portent sur eux leur identité et leur appartenance à une temporalité ; les morts portent des costumes noirs tandis que ceux des vivants sont blancs. Le travail de Stanislas Nordey porte essentiellement sur la langue. Les comédiens profèrent : la parole part du ventre, sort par la bouche et est portée par les mains. Si ce mode de diction ne laisse pas indifférent, au point de gêner certains spectateurs, il a en revanche le mérite de mettre l’accent sur le texte, le langage et le sens. Le théâtre n’est pas organique mais artificiel, montré comme tel, en train de se faire. Les personnages se présentent en se nommant au début de la représentation, restent sur le plateau lorsqu’ils ne jouent pas - devenant pour ainsi dire des spectateurs-acteurs -, et font toujours face au public, même lorsqu’ils dialoguent. Stanislas Nordey attache une grande importance au public en tant que récepteur de la représentation ; la distanciation créée par ses mises en scène évoque en de nombreux points les théories brechtiennes.

 
La rencontre étonnante entre le metteur en scène minimaliste, intellectualisant, et l’auteur prolifique, organique, émotionnel donne une version de Incendies épurée de la profusion qui pourrait lui nuire. Le texte se dégage, le langage gagne en clarté, la suprématie est donnée au sens et à la parole. C’est en quelque sorte une quintessence de Wajdi Mouawad que Stanislas Nordey nous offre avec ce spectacle.

 

 
Laetitia Besnier

participante à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey

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