La permanence des braises
Curieux et risquons le mot déstabilisant moment de théâtre auquel nous convie actuellement Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline : Incendies, une pièce de Wajdi Mouawad, auteur libano-canadien récemment apparu.
La pièce par l’intermédiaire de différents personnages déroule le parcours d’une destinée personnelle, celle de Nawal-la femme qui chante, dans le contexte actuel des conflits du Proche et Moyen-Orient dans une trajectoire en écho avec la tragédie antique. Nous voilà donc embarqués dans une traversée qui ne sera pas de tout repos. Mais d’entrée de jeu, une dichotomie narrative s’installe avec l’apparition du personnage d’un notaire burlesque (dans une interprétation hilarante de Raoul Fernandez), qui tout au long de la pièce reviendra la ponctuer et orienter la direction que prendrons des personnages de notre temps à la recherche des éléments d’un passé décomposé. Ces apparitions tout en ayant un rôle de soupape dans ce récit au feu lent à s’éteindre, n’en soulignent que davantage le malaise engendré par l’évocation des situations vécues antérieurement.
Mais cette pièce tient au cœur et au corps par un suspense constant car elle noue entraîne à la recherche d’une vérité, d’une seule vérité, celle de la destinée de Nawal et chemin faisant on se demande si l’on ne rêve pas, si l’on comprend bien ce qu’on comprend, transportés dans une sorte de 3e dimension humaine, à travers une révélation qui nous fait rejoindre la tragédie antique, cette dimension quasiment extra temporelle incarnée par l’apparition du personnage improbable et fascinant d’un chanteur-sniper superstar et barjo. Il convient ici de saluer l’interprétation étonnante, superbe de provocation et de grandiloquence ambiguë de Laurent Sauvage.
Cette pièce nous redit le chaos et la fureur du monde, ce qui n’est en rien une surprise, les journaux nous en parlent à longueur de tirages et d’années, mais ce thème n’est guère évoqué au théâtre, si ce n’est le plus souvent par de nouvelles mises en scènes des œuvres de l’antiquité pour signifier le monde actuel. Aussi ce n’est pas un faible mérite qu’un auteur et un metteur en scène nous restitue la parole fracassée du monde contemporain. A la fin du spectacle, les actrices vibrantes de ce périple de vies sacrifiées au dieu de la bêtise et de la haine, terminent toutes les yeux luisants d’émotion. Mais…André Breton qui avait une vue surplombante sur son (notre) époque le dit dans un de ses poèmes-fleuves : L’histoire tombe au dehors comme la neige.
Denis Férault
participant à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey