"Incendies" de Wajdi Mouawad, dans une mise en scène de Stanislas Nordey

Publié le par Théâtre National de la Colline

Voir Incendies de Wajdi Mouawad, c’est assurément côtoyer le danger et au bout du compte, après plus de trois heures de représentation, dix minutes d’applaudissements nourris, s’étonner d’en ressortir indemne. Pas autant qu’on ne le suppose. Car ce spectacle vous colle à la peau et à la mémoire. Etrangement, il charroie des paroles et des images qu’on croit avoir vraiment vécues, vraiment entendu raconter. Mais sur scène aucun doute, c’est bien d’une fiction dont il s’agit, bien d’une représentation à laquelle on a assisté et qui ne cache en rien la magie du théâtre. Oui, aucune ressemblance possible avec un  documentaire. Et pourtant ? On a senti passer le vent de l’histoire, entendu siffler des balles tout autour de soi. Comment sur scène appréhender l’histoire brûlante de notre temps ? D’autres spectacles récents ont posé cette question : 11 Septembre 2001 de Michel Vinaver, Gênes 01 de Fausto Paravidino, Red Beard, Red Beard  de John Malpede. Sous forme soit d’un oratorio, soit d’un reality show soit encore en faisant jouer une pantomime à l’homme de la rue. A cette question, Incendies répond à sa manière.


Le
souffle nietzschéen de la tragédie

Incendies raconte l’histoire d’une femme : Nawal, qui traverse les horreurs de la guerre civile au Liban. Ca débute d’emblée par son enterrement et le règlement de la succession chez un notaire. Mais quel notaire !  Un personnage babillard, égaré dans ses papiers, contrepoint burlesque, qui va rester jusqu’au bout le pivot de l’intrigue. Sont présents Simon, le fils, qui veut devenir boxeur, et Jeanne, la fille qui est professeur de mathématiques. Et voilà que le deuil se fissure, se dérègle, s’éparpille. Tout bonnement à cause des dernières volontés de la défunte : le testament demande à la fille de retrouver les traces d’un père disparu et au fils de rechercher un frère dont personne ne connaissait l’existence. La pièce va dès lors cheminer alternativement entre trois histoires : celle rétrospective de Nawal, la jeune fille qui a appris à lire et à écrire puis à chanter, unie à sa compagne d’infortune Sawda, celle de Jeanne à la recherche de son père, celle de Simon qui cherche à retrouver un frère aîné, enfant d’un autre père. C’est seulement quand Jeanne et Simon auront accompli leur mission qu’on pourra écrire le nom de Nawal sur sa tombe. Mêlant plusieurs ressorts tragiques (la guerre immémoriale, la haine sans cesse attisée, la perte et la recherche d’identité, l’inceste) et plongeant dans les bas-fonds du Moyen-Orient, cette épopée est construite comme un thriller. Mais c’est avant tout une tragédie.

Si ce n’est quelques restes de rationalité, l’évocation d’équations mathématiques (et encore le 2 finit par devenir 1), rien d’apollinien dans ce récit fourmillant d’anecdotes drôles, sordides ou barbares, rien d’apollinien dans cette lumière ravageuse qui émerge des flammes d’un carnage : attentats, exécutions sommaires, camps de réfugiés, tortures dans les prisons se succèdent sans cesse. Incendies s’apparente au dionysiaque où tout n’est qu’instinct primitif, ivresse, lien charnel avec la terre, rapport fusionnel aux saccades du  monde.  Tragédie où les dieux, les rois sont absents, où surnage au-dessus de ce chaos une nouvelle figure qui hante l’imaginaire contemporain, celle du terroriste. Tragédie où il ne reste sur l’échiquier même plus des pions, tout bonnement des femmes et des hommes, brinqueballés dans leur identité, à bout de souffle qui cherchent à survivre avec ce qu’ils ont vécu, ou simplement ce qu’ils savent... Aucun idéalisme, aucun espoir dans un au-delà, mais un nihilisme absolu que viennent seulement tempérer cette positivité de la vie, cette affirmation d'un vouloir vivre universel et primitif, cet hymne à la solidarité humaine. « Rien n’est plus beau que d’être ensemble », c’est le message ultime que laisse Nawal à ses héritiers.

Un plateau nu hanté par des corps et des voix
Stanislas Nordey a choisi pour Incendies un plateau vide : recul infini des planches, murs en béton brut, poutrelles métalliques où les projecteurs sont nichés comme des rangées de corbeaux et détail ironique : des extincteurs disposés çà et là. C’est effectivement plus prudent quand on monte une telle pièce. Et ce vide du plateau crée l’appel de la vie, l’emballement de la parole, le vertige face aux repères qui s’effondrent et devant le pire toujours possible. Stanislas Nordey ne sculpte pas l’espace, n’y place pas des formes hiératiques, mais il l’imprègne au contraire de la trépidation du monde, le peuple de figures fragiles, le fait vibrionner par un tourbillon de gestes et un débit intense des mots. Si l’espace est vide, son occupation temporelle est saturée de paroles, de cris, de crépitements et de silences, et
les péripéties des personnages envahissent le plateau comme une musique.  Mais c’est une partition jouée staccato et dans laquelle les comédiens - tous éblouissants - retiennent leur personnage. Quel espace alors pour laisser l’imaginaire se déployer et la mémoire se reconstruire! Car l’écriture de Wadji Mouawad, langage en lambeaux happé par des images, des fragments de chansons, des dictons déformés, est comme un puzzle. Un puzzle qui loin du zapping médiatique appelle instamment le public à en reconstituer les morceaux, toute explication définitive étant bien entendu vaine.

Pierre-Louis Rosenfeld
participant à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey

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