Autour d’« Incendies », une première approche du théâtre francophone contemporain.
Incendie : « Important feu causant des dégâts »
Le texte de Mouawad nous prend par la main et nous accompagne sur un chemin ponctué des incendies successifs dont les dégâts ne cessent pas d’augmenter. La lecture du testament de Nawal dans le premier épisode de ce drame est le point de départ pour des recherches pour chaque personnage les trois heures et demi suivantes.
Dans cette histoire, proche de la tragédie par sa structure, la recherche généalogique est le moteur de la pièce, et elle est utilisée par l’auteur pour nous confronter à la violence, aux horreurs de la guerre et au traumatisme des origines. Mouawad utilise une approche émotionnelle épurée, claire et directe, éloignée de ceux conceptuels et métaphoriques. La force dramatique de la pièce repose sur la convocation des émotions.
Une construction textuelle de ce type se situe hors du courant dominant de la création scénique contemporaine (au moins si on prend en considération les figures de proue de la création espagnole –Rodrigo García, Angélica Liddell, Carlos Marquerie, …-). Ce théâtre des émotions est a priori nettement rejeté par les cercles de « spectateurs contemporains », qui recherchent et apprécient des stimuli rationnels dans le cadre de créations hautement symboliques, ambiguës, ou métanarratives. Là, ils peuvent se projeter et trouver un plaisir rationnel dans le décodage des symboles et dans la découverte de nouvelles visions esthético-narratives. Ici, le lien avec le spectateur est viscéral. L’identification avec les personnages (tous sont victimes) est inévitable. Celle est utilisée par l’auteur pour nous porter du début à la fin à travers une série d’incendies émotionnels qui altèrent de plus en plus profondément l’âme des personnages, et par identification, celle du spectateur.
L’insolence de l’auteur la prise en main du spectateur est telle qu’il utilise le suspense comme élément narratif. Le suspense est aussi un élément interdit pour le « spectateur contemporain » car il exacerbe le processus d’identification.
La mise en scène transmet la force dramatique du texte et se limite à laisser les acteurs intervenir entre celui-ci et le public. Un texte aussi direct n’a pas besoin d’artifices : tout sort de la bouche des acteurs. À ce propos son travail de diction tout comme l’utilisation d’un rythme temporel qui permet d’assimiler le discours sans ennuyer, sont remarquables.
Le seul épisode qui extrait le spectateur de l’ivresse émotionnelle des personnages-victimes, est celui dans lequel Nihad, exécuteur de l’horreur, se définit dans une performance musicale. Auteur et metteur en scène choissent de mettre à distance le spectateur pour lui présenter la folie inconsciente de l’assassin. Ainsi on s’identifie toujours avec les victimes les plus évidentes du drame. Les autres victimes, telle Nihad, ne sont pas explorées dans « Incendies ».
Pour ou contre ?
Pour, bien sûr. De temps en temps, une interpolation aussi directe des passions est la bienvenue si la pièce qui nous est présentée est aussi bien assemblée et structurée que celle de Mouawad dans le montage de Nordel. Pour le « spectateur contemporain », « Incendies » est une exception. Cette fois, la force émotionnelle brise les barrières rationnelles.
Alberto Amo
participant à l'atelier de critique théâtrale des 25 et 29 octobre 2008 autour d'Incendies de Wajdi Mouawad dans la mise en scène de Stanislas Nordey