Briser le silence de la mère par un feu de mots

Publié le par Théâtre National de la Colline

Stanislas Nordey sert « Incendies » de Wajdi Mouawad sur le plateau du théâtre de la Colline. Une mise en scène minimaliste pour une tragédie contemporaine qui n’est pas sans rappeler les Atrides.

 

La famille est un polygone à cinq sommets. Il faut être férue de maths comme Jeanne pour oser la comparaison. Jeanne est la sœur jumelle de Simon mais Jeanne est surtout la fille de Nawal. A l’ouverture du testament de cette dernière – scène par laquelle s’ouvre « Incendies »- Jeanne hérite d’une mission qui l’entraîne à abandonner la recherche en mathématiques pour se lancer tête baissée à la quête du père et du frère inconnus. Rapidement, Jeanne prend conscience que pour accomplir le désir posthume de sa mère, elle doit d’abord revenir sur le passé de cette figure maternelle mystérieuse puisque silencieuse. Avec sa rigueur de doctorante en mathématiques, elle procède étape par étape. Une démarche d’enquêtrice-psychanalyste qui va lever peu à peu le voile sur la tragédie de Nawal et sur son silence. Le rythme de croisière est donné, on va naviguer incessamment entre le présent québécois de l’enquête et un autre espace-temps démultiplié, celui de Nawal et de son passé dans le Liban des années 1970-80. Chaque avancée de l’enquête déclenche une séquence « Nawal ». Nawal à 14, Nawal à 19, Nawal à 60 ans… la figure centrale c’est bien elle, incarnée par un trio d’actrices flamboyantes.

Et pour ne pas perdre son spectateur en route, Stanislas Nordey a mis au point un ingénieux système d’assistance visuelle : en blanc les protagonistes d’aujourd’hui ; en noir ceux convoqués du passé. Ainsi noirs et blancs peuvent évoluer en même temps sur scène sans jamais se voir, sans jamais se gêner.

L’art de la mise en scène est une recherche délicate ; Stanislas Nordey en fait l’habile démonstration. Si on ressort avec à l’esprit le souvenir des douloureux monologues de Nawal plus qu’avec celui de la mise en scène, c’est justement parce que celle-ci s’est mise au service de Wajdi Mouawad et de son texte si percutant. Décors absents, scène blanchie à la chaux et diction rythmée de manière à éviter la tentation du pathos, autant de parti pris bien tranchés dont l’efficacité ne fait aucun doute. La scène du théâtre de la Colline s’est embrasée !

 

Juliette Charbonneaux
Etudiante en Master 2 Journalisme au CELSA - Ecole des Hautes Etudes en Sciences de l'Information et de la Communication de l'Université Paris IV

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