« La Venus à la Fourrure » d’après Sacher-Masoch
Adapter le roman de Sacher-Masoch, considéré comme un auteur secondaire parce qu’essentiellement historien, mais malgré tout à l’origine du mot « masochisme », n’était pas chose aisée. Christine Letailleur a choisi d’élaguer le roman et de concentrer l’intrigue sur le rapport homme femme bien sûr, dominant dominé évidemment, mais aussi avec une forme de « suspens poétique » comme elle le dit elle-même, sur l’issue de cette rencontre. Séverin est un jeune polonais (et l’acteur qui le représente aussi) qui rencontre Wanda et l’amène petit à petit à réaliser son fantasme : être son esclave et se faire battre par elle. Ils passent tout deux un pacte : au bout d’un an d’esclavage de Séverin, Wanda décidera si elle veut bien l’épouser, elle qui avait renoncé au mariage, par désir de liberté. Trois autres personnages agrémenteront cette adaptation plutôt réussie : un lecteur, ami ou un double romantique de Séverin genre de narrateur de l’histoire, une Déesse qui rappelle les grandes lignes des rapports hommes femmes un peu comme un oracle immuable, et un grec, dernier amant de Wanda qui ajoutera du supplice au supplicié Séverin.
Le décor est sobre et noir, les fourrures et tenues portées par Wanda sont raffinées, l’ensemble est élégant et c’est appréciable car la pièce traite d’un sujet qui est sur le fil. La metteur en scène semble vouloir éviter de tomber dans quelques écueils que ce soit, et du coup à mon sens pêche par un excès de sobriété. Le tout devient glacial et distant, ce qui est surprenant pour un texte au sang chaud. On sent qu’elle veut éviter le vulgaire, le toucher, le démonstratif, ou encore le réel, et les poses des personnages en deviennent artificielles et froides, pour ne pas dire frigorifiques ! Cela se ressent aussi dans l’élocution, le maniérisme emprunté de leur façon de parler. C’est poussé à l’extrême chez Séverin qui semble ne pas toujours comprendre ce qu’il dit tant il récite son texte. Quand il est entré sur scène et qu’il s’est mis à parler j’ai eu un coup au cœur, j’ai cru à une mauvaise plaisanterie. Et puis juste ensuite on réalise qu’il a un accent, plus allemand que polonais, et on s’attend à ce qu’il nous demande nos papiers ! Le paroxysme étant lorsqu’il se dit « suprrrrasensuel », autant qu’un policier allemand sans doute… Pendant ce temps, Wanda s’agite comme une poupée au bras sans cesse relevés au dessus de sa tête dans une gymnastique de poseuse capricieuse, caricature de la femme désirée et désirable. A la fin Séverin est tellement exaspérant que l’on a en effet envie de le frapper et en ça, c’est très réussi ! Malheureusement tout étant suggéré on reste sur sa faim.
Mon passage préféré est quand même lorsque le Grec vient menacer Séverin de le fouetter à son tour, habillé de fourrure et avec une cravache, il repart en chantant en grec et en dansant, heureusement que j’étais seule… sinon c’était fou rire et sortie obligatoire de la salle… A ce stade l’incongruité de la scène me fait douter de son caractère ironique.
Je passe sur la nudité répétitive de Séverin, qui se justifie sans doute une fois mais pas trois. Egalement passable la récurrence de la musique, une sonate de Beethoven archie connue qui redémarre en boucle et qui tape sur les nerfs rapidement… peut-être était ce voulu que de provoquer l’exaspération ?
« N’oublie pas que comme disait Goethe, on est tous soit le marteau soit l’enclume »
Ici l’on peut s’interroger sur la pertinence de la rencontre avec le metteur en scène d’une pièce. Lorsque j’en suis sortie j’étais juste consternée essentiellement par le jeu des comédiens qui m’ont empêchée de rentrer dans la pièce. Après avoir rencontré et écouté Christine Letailleur deux fois, j’ai compris sa démarche. Elle souhaite rendre le texte le plus neutre possible de manière à ce que le « spectateur se fasse son voyage » pour reprendre ses termes, pour elle « la distance crée de l’imaginaire ». Ceci ne fonctionne pas pour moi, j’ai à l’inverse besoin que les personnages soient très incarnés pour que mon fantasme fonctionne. A cela chacun aura sans doute sa réaction mais la question reste posée de l’implication du spectateur qui n’a pas forcément l’explication de cette démarche. Il reste cependant pour moi une contradiction : pourquoi alors avoir pris un vrai grec et un vrai polonais, si l'idée était d'être le moins réaliste possible ? Pourquoi la nudité et la vraie fourrure si c’était pour etre dans la suggestion ?
Christine Letailleur choisit les éléments qu'elle veut mettre à distance, et ceux qu'elle souhaite au contraire hyper réalistes, et cela fait un mélange qui laisse finalement assez perplexe à la sortie de la pièce car finalement elle n'est pas si neutre que ça.
Par ailleurs la bascule sans cesse répétée et perturbante de l’issue de ce rapport de force est définitivement intéressante : qui perd gagne ou qui assouvi vraiment son fantasme entre Séverin et Wanda ? la question reste en suspend, même si comme le disait Chantal Thomas (l’écrivain einh, pas la designeuse de lingerie) lors de la rencontre « le masochiste n’est jamais perdant au final puisque lorsque l’on exauce ses souhaits il souffre autant que quand on le frustre ».
A méditer…
Mélanie Chéreau
participante à l'atelier de critique théâtrale des 31 janvier et 4 février 2009 autour de La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher Masoch dans la mise en scène de Christine Letailleur