La machine de guerre Thalheimer

Publié le par La Colline

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© Elisabeth Carecchio

La Colline - théâtre national accueille enfin dans ses murs la mise en scène d'un texte de Bernard-Marie Koltès, grand absent de son histoire. Le théâtre national consacré aux écritures contemporaines n'avait encore jamais programmé cet auteur majeur de la deuxième moitié du XXème siècle. Et c'est avec sa pièce Combat de nègre et de chiens que le retard est rattrapé.
Depuis sa création en 1983 par Patrice Chéreau, cette pièce n'a que rarement été jouée en France sur de grandes scènes nationales. Jacques Nichet a osé affronter le lourd héritage-Chéreau ; il avait fallu qu'Arthur Nauzyciel la monte avec des acteurs Américains avant de venir la présenter en France. Cette fois encore, c'est de l'étranger que nous vient la redécouverte de Combat : Stéphane Braunschweig a demandé à l'Allemand Michael Thalheimer de venir à Paris mettre en scène cette pièce, projet que ce dernier dit nourrir depuis longtemps.
Le public français est en droit de s'étonner, car beaucoup n'ont jamais entendu parler de cet homme, et ceux qui le connaissent savent qu'il a l'habitude de donner une version acide des grands classiques du théâtre européen. Que fait-il de Combat de nègre et de chiens ? Cette pièce écrite à la fin des années 1970 présente quatre personnages, trois Blancs, un Noir, trois hommes, une femme, vaguement situés dans un chantier français de travaux publics en Afrique subsaharienne occidentale. Les deux derniers responsables Blancs de ce chantier en perdition voient la double intrusion d'une Blanche ramenée de Paris par le plus vieux, et d'un Noir venu chercher le cadavre d'un ouvrier mort sur le chantier. A partir de ces quelques éléments vont se développer les crises et délires identitaires de ces Blancs face à ce continent Noir qu'ils fantasment chacun à leur manière.
Contrairement à son habitude, Michael Thalheimer n'a pas coupé de grands passages du texte, il n'a pas su faire de condensé comme il sait en proposer en Allemagne, en ramenant la pièce à ses portions insécables. Mais cela ne l'empêche pas d'en donner une lecture brutale qui ne ménage pas les possibles. Sa démarche radicale passe immanquablement par l'édification d'une scénographie abstraite, monumentale, épurée, que ses acteurs doivent s'efforcer d'habiter par leur jeu à toute allure, déréalisé et exacerbé, malmenant la poésie koltésienne à laquelle une certaine partie du public est attachée. La machine de guerre Thalheimer rend Combat de nègre et de chiens au théâtre français en dépassant ce sur quoi on l'attendait. Il rend Koltès à sa violence, et aura peut-être opéré vis-à-vis de cet auteur le même genre de décentrement que Patrice Chéreau a autrefois opéré vis-à-vis de Marivaux.


Simon Rembado
participant à l'atelier de critique théâtrale du samedi 12 juin
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