Peur des autres et mise à mort
© Elisabeth Carecchio
Pour la deuxième fois cette année, Michael Thalheimer est l’invité du théâtre de la Colline. Cette fois-ci, il monte Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Même âpreté dans l’adaptation d’un grand texte, même force et sobriété dans la scénographie, même exigence vis-à-vis des comédiens poussés au paroxysme.
Parole économe au service d’un récit dévastateur
Patrice Chéreau fut le premier à monter Combat de nègre et de chiens en 1983 à Nanterre, laissant le souvenir d’un huis-clos poétique et tragique sous la pénombre d’un immense pont autoroutier en construction. Que nous raconte cette pièce ? Dans un chantier, quelque part « dans un pays d’Afrique de l’Ouest », se confrontent trois hommes et une femme, prêts à se jeter l’un sur l’autre, à s’entretuer comme sur un ring. Mais ici, non pas avec des gants de boxe, mais à mains nues. Qui sont ces quatre personnages ? A quelques mois de la retraite, Horn est le chef de chantier, un négociateur roublard, épuisé par ses péripéties en Afrique qui l’ont, aux deux sens du mot, émasculé … Cal est l’ingénieur sous ses ordres, un alcoolique veule et monstrueux, dont le nom et la fonction destructrice font écho à Caliban, personnage énigmatique de Shakespeare. Alboury est un villageois africain qui s’est introduit dans le campement des blancs, il vient réclamer le corps de son frère mort. Enfin Leone, une jeune femme coquette, qu’a séduite Horn avec quelques billets d’argent et d’avion, elle vient de quitter Paris et son métier de femme de chambre.
Cette rencontre va tendre plusieurs ressorts. Les circonstances de la mort de l’ouvrier seront élucidées, c’est un meurtre parce qu’il a osé cracher sur les brodequins de Cal. La relation entre Horn et Leone ne sera pas consommée, mais se calcine pour finir par une tentative de suicide. Jusqu’au bout, Horn et Cal feront leur job, alternant paternalisme, cynisme et cruauté absolue. Et la logique de l’Entreprise (figure évoquée dans plusieurs scènes) ne recouvre aucune autre logique, encore moins celle du bien public, le pont restera inachevé.
Avec une langue racinienne, mêlant mélopée, confrontation dramatique intense, envahissement des mots par le refoulé des personnages et par leur humeur que taraude le climat africain, la pièce de Koltès reprend des thèmes inlassables du théâtre : haine des autres, besoin insatiable d’intimité et d’amour, entêtement de la pulsion de mort, corruption du pouvoir. Même si, sur fond de thèmes éternels, se dessine une critique virulente du néocolonialisme, du mercantilisme avide et qu’en filigrane apparaît une peinture sombre de l’Occident. Europe qui se vit comme une forteresse assiégée, impuissante et condamnée au déclin.
Scénographie spectaculaire, mais épurée à l’extrême
Toute entière, la scénographie d’Olaf Altman a été conçue pour montrer l’effondrement du territoire des blancs, le néant qui s’ouvre à leurs pieds et les fascine. Que voit-on ? Face au public, un lieu clos, soi-disant impénétrable. Trois immenses murs formant une boîte, couverts de tôle ondulée noire et mate, longés par un parapet en métal blanc. Au centre, un plancher noir carré qui s’abaisse et forme un trou gigantesque. Décor qui résonne de sens multiples. Déjà il répond aux didascalies du texte, illustrant par ce dispositif unique les lieux décrits par Koltès : le lac en arrière fond, le lit de la rivière que doit enjamber le pont, les deux parties du tablier suspendues en l’air et qui doivent se rejoindre à l’achèvement de la construction, le logement des cadres du chantier et l’enceinte en barbelés où se tiennent les gardes, protecteurs menaçants. Espace qui se met en tension, à la fois vaste et happé par le vide et en même temps étriqué jusqu’à l’obscurité totale et l’étouffement. Décor qui rappelle aussi l’agencement du théâtre grec : façade du fond de scène qui ne figure plus le palais des dieux à l’intérieur menaçant, mais évoque la brousse d’où bruit une rumeur continue et inquiétante, étage supérieur qui divise l’univers entre le terrestre et le divin, enfin trou noir autour duquel circule le chœur. Trait caractéristique des mises en scènes de Talheimer, la scénographie contraint les corps des comédiens, les déforme, les recroqueville ou les écartèle, fait exploser leur intimité jusqu’à l’obscène et cet effet sur le corps est transmis en ricochet parmi les spectateurs, soudain figés, mal à l’aise.
Danse mortuaire au cœur des ténèbres
La distribution se moule parfaitement dans la mise en scène implacable de Michael Thalheimer, ne nous épargnant rien. Hypertension du jeu, scènes scabreuses relayent la psalmodie lancinante du chœur ou l’apaisement complice de la parole. A noter que le rôle d’Alboury est tenu à la fois par le comédien J.B.Anoumon et un chœur à l’antique composé de neuf comédiens. La pièce défile selon un tempo soutenu, tandis que des portraits exacerbés émergent du ‘cœur des ténèbres’, pour reprendre le titre d’une nouvelle de Conrad. Horn est joué par Charlie Nelson, plus vrai que nature, sorti tout droit d’un polar réaliste américain, mêlant miel et rugosité, englué dans le tourbillon des affaires et des responsabilités. Cal est joué par Stefan Konarske, personnage crapuleux et christique, saisi par la démesure. Leone est jouée par Cécile Coustillac, touchante dans sa vulnérabilité et son désir de se hisser dans la vie.
Pierre-Louis Rosenfeld
Participant à l'atelier de critique théâtrale du samedi 12 juin 2010