« Forces » à la Colline
Monter la pièce « Forces » d’August Stramm est certainement un défi pour tout metteur en scène. Stramm n’ayant lui-même jamais vu une de ses pièces sur les planches. Bruno Meyssat a relevé ce défi. Partant d’une histoire commune, d’un texte minimaliste et elliptique, puissant et où chaque mot a sa place et son importance, il faut trouver une place à la mise en scène. Le choix opéré par Meyssat fut d’effacer les comédiens, de les laisser aller et venir, ne laissant que pour traces leurs paroles. Tour à tour, ils deviennent un élément, « Des feuilles mortes », ou un simple « Rire de femme ». Ils se retrouvent dépossédés de leur unique rôle et deviennent part d’un tout. Ces âmes respirent le mal-être et l’incertitude : ils nous le transmettent par cet effacement, ils crient leur perdition et leurs errances. Dans ce décor dépouillé et évocateur, la lumière, le son, la présence des acteurs ne sont que douceur et atténuation. Ils nous enveloppent, nous emportent et emmènent loin, en hauteur, vers la Cîme des arbres. Cette pièce ne se termine pas, elle se poursuit, devient délirante, absconse. La cadence s’accélère, le temps se dérègle. La lumière et la sonorité se révèlent, le décor se réveille. Les acteurs prennent enfin corps, ils virevoltent, de l’enfance à la folie, dansent la mort. Au fur et à mesure que l’on s’élève, de « Forces » ne restent que des réminiscences, des traces. Ces gens, on les regarde se mouvoir, recréer et remodeler le monde, sans langage et ni raison apparente.Que reste-il de cette pièce en quittant la Colline ? Pas un sentiment défini, sauf pour ceux qui sont partis au cours de la représentation, mais plutôt l’impression que la parole ravage, que tout notre univers peut se révéler et incarner la violence, l’incontrôlable.
Florence Delefortrie
participante à l'atelier de critique théâtrale autour de Forces