Forces 1915-2008 au Théâtre de la Colline

Publié le par Théâtre National de la Colline

1915. On ne dira jamais assez combien le destin du monde s’est joué dans ces années-là. La vieille Europe explose dans la boue des tranchées. Un climatologue met à jour la tectonique des plaques. La révolution du prolétariat ébranle un continent tandis qu’un autre continent étale son emprise économique. A Paris, sur les boulevards, on joue Feydeau sans se rendre compte qu’un autre soulèvement est à l’œuvre dans la mécanique du couple. Certes pour les habitués du théâtre de la Colline, on l’avait pressenti en voyant L’Hôtel du Libre-Échange et, malgré le happy end, l’agitation effrénée des personnages avait laissé en nous la trace d’une dislocation.
1915, c’est aussi l’année où l’auteur allemand August Stramm achève Forces. Quelques mois avant de perdre la vie au combat. Dans cette pièce, on est cette fois au cœur de la dislocation et le couple est ici au fond du précipice, réduit à  l’immobilité,  en proie au chaos et aucun deus ex machina ne vient tendre la main.

Une danse autour du sexe et de la mort
2008. Bruno Meyssat met en scène Forces au Petit Théâtre de la Colline. Le décor est scindé en deux : d’un côté l’intérieur d’une maison bourgeoise comme déconstruite, implosée, en état de catastrophe, de l’autre un parc sur fond de ciel sombre où se dressent des arbres décharnés, où le gravier et des feuilles éparses font crisser les pas. La frontière des espaces est en filigrane, poreuse, déplaçant sans cesse le centre de gravité intime des personnages et le regard du public.
Le drame montre deux couples s’entredéchirant jusqu’au meurtre et à la mutilation, après une succession de jeux de séduction, de tiraillements entre  répulsion et attirance fusionnelle, d’envies et de frustrations remâchés, d’aveux se déversant soudain. Les paroles sont une avalanche de mots irréfléchis, hachés, répétés en abyme. Des borborygmes aussi que viennent entrecouper des rires, applaudissements, entrechoquements d’assiettes, coups de feu, hurlements de chiens. Le plateau est encombré d’objets hétéroclites : un réveil, une parure exotique en raphia, un divan, un tricycle, une clochette, etc. Univers sonore et spatial encombré, poisseux, glacé dont une conscience tente de se dépêtrer, celle surtout du personnage principal, Elle, à qui le langage échappe et qui désespérément cherche à se frayer une voie dans les chicanes de ses propres conflits. L’espace scénique devient alors la coupe transversale d’un cerveau avec ses pensées, ses fantasmes, ses supputations, les échos qui le transpercent, les apories des mots. Et les pensées folles, les figures du monstrueux ne sont plus murées dans un caractère, elles excèdent le portrait, s’arrachent du personnage, se déploient en un paysage comme dans une toile de Bosch.

Un cérémonial d’accès à l’au-delà des mots
La mise en scène de Bruno Meyssat compose le spectacle en deux parties : d’abord l’interprétation de la pièce puis La Cime des Arbres, sorte de pantomime qui s’inspire du récit de Stramm et prolonge les échos du drame.
Paradoxalement, alors que le langage des mots précède celui des corps,  c’est par les sensations qu’on entre dans ce spectacle, en en découvrant peu à peu le fil, les enjeux, en se laissant envoûter par l’inquiétante étrangeté qui s’en dégage.
Le théâtre de Brunot Meyssat est physique, sans pathos et d’une grande fidélité à l’univers de Stramm. Il joue avec merveilles des miroitements du texte pour en déplier tous les effets visuels et sonores, amenant le spectateur dans cette strate sous-jacente au langage, à la fois gangue et effervescence.  Là où s’exprime l’état archaïque de la nature humaine, une vérité qui ne peut se vivre que dans le passage à l’acte, par condensations soudaines, déplacements intempestifs, basculements où se déchire un destin. En somme, une danse sauvage qu’aucune musique ne pourrait accompagner. Intense, cruelle. Mais un spectacle qui jamais ne manipule. Bien au contraire, la conscience du spectateur en sort aiguisée, questionnant les traces qu’il conserve.

Pierre-Louis Rosenfeld
participant à l'atelier de critique théâtrale autour de Forces

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