Forces
Bruno Meyssat s’accapare le verbe tellurique de Stramm et nous offre un spectacle fascinant de propositions pour notre réflexion et notre imagination.
Cinq personnages en quête de hauteur éructent des éclats de mots, de rire des éclats d’obus jusqu’au paroxysme de la douleur et de la mort. Eclats qui nous rappellent que l’homme est fait de morceaux. En quête de hauteur, jusqu’à la cime des arbres, acmés fragiles, sentinelles étouffantes et muettes devant le drame qui se joue.
Elle, lui, les autre, sillonnent l’espace labyrinthique en quête d’amour et de vérités suscitées.
Nous sommes dans un champ de bataille, un ghetto où les fenêtres béantes remplacent les grillages.
Tout comme chez Godard, les relations amoureuses sont montrées comme des scènes de violences. Avec des silhouettes et des ombres. La tourmente, l’incompréhension, le meurtre sacrificiel.
Avec son projet terriblement radical, Bruno Meyssat exprime son désir profond d’insuffler de la créativité pour un autre théâtre, en rupture et changement avec la sémantique des propositions habituellement servies ici ou là.
Nous sommes dans un théâtre visuel et plastique. Cela me fait penser à Lavaudant et son « Hamlet », un songe.
A nous de mêler nos songes à ceux de Bruno Meyssat. « Ne sommes nous pas fait du tissu de nos songes ».
A nous de bousculer nos convenances avec lui. De laisser crier l’absence. L’absence de mots jusqu’au point d’orgue final. D’entrer dans ce sommeil paradoxal pour rêver encore, comme abandonné, submergé par l’émotion. Totalement inconscient.
L’espace, libéré alors de la gangue des mots accueille la musique, qui, dans son foisonnement émotionnel nous maintient dans l’histoire.
Nous découvrons ce territoire où les êtres saisis, au dépourvu, tentent d’investir un texte éludé, écorché plus à même de nous faire ressentir la perte, la solitude. L’espace devient signes multiples, palimpsestes.
Meyssat nous propose un autre monde et nous devenons d’autres spectateurs. Un autre monde ou comme chez Pommerat dans Pinocchio, les fondus au noir, rythment les battements de nos cœurs et de nos paupières.
Virgules soyeuses, dans la masse mouvante, hurlante.
L’exploration menée par Bruno Meyssat nous apparaît au final, autant dramatique que psychanalytique.
Elle nous immerge sur les lieux de nos propres fantasmes.
Henri Touitou