Manhattan, Medea et le mythe de Médée

Publié le par La Colline

La figure mythique de Médée a le vent en poupe. Quand on y pense, l’histoire sanglante d’une princesse de Colchide  –  une sorcière exotique,  une criminelle qui tue son père et trahit son frère, une étrangère dans la société rigide de Corinthe, avec Jason en plus, celui-là même qui a décroché la Toison  – a de quoi fasciner la foule d’autant que l’intensité de son crime a la force d’une réalité actuelle. Il suffit de passer en revue les faits divers qui font la une des journaux pour retrouver Médée devenue Madame-Tout-le-Monde, une immigrée, une femme trahie, une mère blessée qui pour des raisons sociales, psychologiques et que sais-je encore, passe  à l’acte dans un accès de démence. Certains y voient la réduction cruelle du mythe intemporel, d’autres y voient une transposition lumineuse qui dissout l’énigme. Mais le mythe se fraye un chemin plus tortueux dans le Manhattan Medea que met en scène Sophie Loucachevsky, actuellement au théâtre de la Colline. Sans l’évidence du monde antique et du dénouement mélodramatique d’une crise conjugale, cette Médée new-yorkaise semble incarner l’obscurité archaïque de l’individu postmoderne.

Manhattan Medea
serait aux yeux de son auteur, la dramaturge allemande Dea Loher, une exilée brisée par la fatalité d’une jungle urbaine, avide de pouvoir et de réussite. Medea est une immigrée clandestine, de celles qui se cachent dans les bas-fonds new-yorkais et qui puent l’alcool et la misère. Notre héros Jason est un pauvre type qui, fidèle à ses origines antiques, veut sauver sa peau en épousant la fille du riche Mr. Sawyer alias Sweat-Shop Boss, symbole bling-bling d’une immigration réussie. La mise en scène de l’enfant de Vitez qu’est Sophie Loucachevsky illustre magnifiquement le texte. Illustrer n’est pas un vain mot ici, il témoigne de son talent dans sa vision juste de l’underground new-yorkais, avec un univers sordide et macabre sans  pathos, avec des caméras de surveillance et un jeu de lumières (Nathalie Perrier) sans clichés. La disposition scénique est bi-frontale (Jean-Pierre Guillard) et la longueur des dialogues rend la réception du spectacle pesante. Sans doute le statisme à n’en plus finir trahit les limites scéniques d’une scène devenue corridor, tout comme la rotation interminable d’un couple enlacé offre le panorama ennuyeux d’un baiser fatigué. On l’aura compris, le réalisme n’est pas le but recherché et l’application des figures de styles de la passion barthienne (Fragment d’un discours amoureux) sur le texte serait un moyen, selon la metteur en scène, d’éviter une lecture psychologique du texte. Si la scénographie nous épargne le choc de la frontalité et la jouissance voyeuriste d’une douleur high-tech et ce, à mon grand regret je l’avoue, la performance du trio d’acteurs est exceptionnelle. Anne Benoît, puissante Medea à la poitrine large et tatouée, est une écorchée vive à la voix puissante, déclinant tous les registres de la vocalité. Christophe Odent joue à merveille le maquereau qui s’accorde le luxe d’une dernière chance. Les figures du Portier (Vélasquez) et de Deaf Daisy interprétés par Marcus Borja sont d’une sensibilité vibrante.


Bien que tout y exalte la chute des dieux et le règne biblique du steak d’or, le souffle fétide d’un mythe traverse la scène par moments. Il suffit pour cela de gratter la peau crasseuse de ce couple rockn’ roll pour y détecter la trace d’une mythologie nouvelle. Car elle se niche au creux d’une intériorité troublée, dans l’étreinte collante des corps épuisés, dans l’échancrure bâillante du décolleté et la courbe voûtée d’un dos. Le mythe ici n’est rien d’autre que la vérité d’une conscience délabrée, rien d’autre que l’aveu pathétique d’une humanité  paumée. La folie meurtrière de Medea est la vengeance d’une utopie contre le principe de réalité, son infanticide, le prix à payer au nom de la nécessité, celle du marchandage de l’âme et du corps dans ce monde désincarné que nous avons si bien créé.


Leyli Daryoush, participante à l'atelier de critique théâtrale du samedi 6 février autour de Manhattan Medea
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article