Un personnage en deuil d’emploi
« Ciseaux, papier, caillou » est selon le sens courant un jeu de mains, un duel sans armes, des gestes qui se répondent et défient le hasard. Mais c’est aussi le titre d’une pièce de l’auteur australien contemporain Daniel Keene, jouée actuellement au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma. Déjà représentée en France, cette pièce raconte un moment de la vie d’un tailleur de pierre mis à la porte de son entreprise. Deuil de la perte d’emploi, mais aussi résilience : Kevin tourne en rond entre son foyer, un bar et l’usine où il travaillait, boit, ne sait plus à quel saint se vouer, vient cogner contre le cercle étroit de sa femme, de sa fille et d’un ancien collègue comme le ferait une boule de billard contre les coins et les bandes du tapis, se met à creuser sa tombe…, mais finit à force d’errance par reconstruire sa parole et son image.
Théâtre social, tragédie ou spectacle politique
Théâtre social, non. Même si le rapport de l’homme au travail, au chômage est décrit avec une justesse de situation et de propos, qui est rare au théâtre. Tragédie modeste, pour reprendre le commentaire de Daniel Jeanneteau à propos du théâtre de Daniel Keene, sans doute. Il n’est que d’examiner les ingrédients de la pièce : unité de lieu, temps densifié, imminence d’une catastrophe, affleurement d’une scène archaïque où Kevin, le tailleur de pierre, vient se réchauffer au contact de la terre et de l’animal, où l’amour éperdu pour sa famille pourrait soudain se transformer en crime ou en suicide, va-et-vient enfin entre les trois sphères de la psyché, de la maisonnée et de la cité. A quoi assiste-t-on? Au spectacle d’une conscience humaine en proie à la détresse du chômage, de l’inutilité, d’une famille soudée, presque fusionnelle, dans l’attachement et les frictions, d’une société en mouvement perpétuel qui trahit le citoyen et l’expulse de son sein. Il y a chez Kevin, le tailleur de pierre, quelque chose d’une Médée, d’une Antigone, d’un Philoctète. Pièce politique, oui et non. Aucune dénonciation, mais la dissection d’un monde soumis à la tyrannie de l’individualisme, à l’effondrement du bien commun, au déracinement social de l’homme.
Une mise en scène lumineuse, sans esbroufe, aimantant les regards autour du drame
Fidèle au texte, la mise en scène de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma a un mérite immense : il était temps qu’en France, on ne représente plus une tragédie sur la misère sociale avec une débauche de moyens (machinerie, accessoires, vidéos, etc.) digne d’un spectacle des Folies-Bergères. De fait, la mise en scène met en valeur la poésie du texte, en éclaire les recoins, donne tout son poids aux silences, laissant à chaque fois rejaillir l’énergie que vont puiser les personnages en eux. Quatre espaces : les scènes intimes derrière un rideau de plastique translucide, les situations de confrontation dramatique sur un plateau aménagé de quelques accessoires (une chaise, une table, un tabouret), le trou creusé à même le plateau qui laisse déborder tout autour un amoncellement de terre noire et dans lequel Kevin va s’échouer et renaître, l’avant-scène où les comédiens viennent s’adresser au public. Adresse non pas à un « nous », mais à un « je », comme au cinéma lorsqu’un gros plan aimante les regards, met au diapason les affres d’un visage, l’intimité psychique qui en émane et l’écho que ça produit sur le spectateur. Quant aux interprètes (Carlo Brandt, Marie-Paule Laval, Camille Pélicier-Brouet, Philippe Smith), leur corps, leur voix servent brillamment dans une complémentarité de jeu et sans psychologisme ce texte étrange, tantôt haletant tantôt apaisé, ponctué d’aphorismes et traversé de puissantes métaphores.
Pierre-Louis Rosenfeld
Participant à l'atelier de critique théâtrale du mercredi 19 mai 2010