Dissection anatomique sur l’actualité du monde
Pornographie, pièce du jeune auteur anglais Simon Stephens, est présentée pour la première fois en France au théâtre de la Colline, dans une mise en scène de Laurent Gutmann. Titre accrocheur, à l’évidence spectacle de mise à nu, mais surtout dissection anatomique de notre monde.
Pièce en quête de personnages sous forme de rushes
Cette pièce amoncelle paroles et situations comme les rushes d’un documentaire, traque à travers la banalité du quotidien les gestes routiniers qui peuvent soudain basculer dans des passages à l’acte. Pièce d’un auteur en quête de personnages, puisque seules les situations font surgir les personnages. Pièce ponctuée de sept séquences, six illustrant une transgression et la dernière énumérant les notices nécrologiques de victimes d’attentats, l’auteur précise qu’on pourrait d’ailleurs les présenter dans n’importe quel ordre à la façon de ce poème combinatoire de Raymond Queneau Cent mille milliards de poèmes où chaque vers du sonnet peut être interverti. Le théâtre se fabrique devant nous, il est atteint de la même incertitude que le monde. La scène est ici un espace de doute, saturé d’informations de toutes parts, électrisé de transgressions multiples, mais vide, obscurément vide. Comme dans le scénario de Wikileaks, le roi est nu.
Dépasser la ligne jaune ou la rébellion de la solitude
L’action se passe à Londres du 2 au 8 juillet 2005. Et pas n’importe quand ! A cette date, ont lieu trois événements, que ne cessent de ressasser en boucle les journaux télévisés : d’abord l’ouverture d’un G8 qui s’est tenu au Royaume-Uni, puis un concert en écho à cette réunion des dirigeants du monde appelé Live 8 et qui a eu lieu à Hyde Park, enfin quatre attentats en plein Londres qui ont fait 56 morts. Au même moment, aux quatre coins de la capitale, on suit le cheminement d’individus isolés, des anglais de la middle class. Des acteurs qui font leurs entrées et leurs sorties sur la scène du monde, aurait dit Shakespeare. Référence qui n’est pas anodine puisque l’auteur s’est inspiré de Comme il vous plaira, notamment du fameux monologue de Jacques, le seigneur mélancolique, qui évoque pour chaque âge de la vie un caractère, une étape. Mais là dans la précipitation de tous, nulle progression, ils tournent en rond, ne sachant plus ce qui pourrait donner un sens à leur existence. Comment pourraient-ils se dépasser ? Question qui les taraude, pris qu’ils sont dans le carrousel de leur vie et s’agrippant à ce qui leur reste d’intériorité. Une femme cadre, mariée et un bébé, que son travail accapare, un lycéen batailleur et amoureux d’une prof, une jeune femme sans travail et à la dérive qu’héberge pour une nuit son frère, un terroriste, père de famille bien intégré, un universitaire saisi par le démon de midi, une vieille dame employée de bibliothèque. Un point commun les unit : chacun d’eux va dépasser la ligne jaune. Tour à tour, ils vont commettre pêle-mêle une faute professionnelle, une agression, un inceste, un attentat à la bombe, une tentative de viol, un strip-tease. Transgression fantasmée ou passage à l’acte ? La réponse reste ambigüe. Car cette pièce à l’étrange architecture traite justement du brouillage entre les frontières de l’espace intime et de l’espace public, de la violence insidieuse qui se répand dans nos vies à force de transparence et de pulsion consumériste. Quoi d’autre au bout du compte que le goût amer de la solitude et du désenchantement, l’impossibilité de recréer une vie commune.
Un dispositif scénique entre vide et hyperréalisme
Pour matérialiser cet univers de vie trépidante et de décombres, Laurent Gutmann a conçu un dispositif qui distingue deux espaces, l’un inutilisé, saturé d’objets et éclairé de lumière artificielle, l’autre remuant, mais vide et blafard. Au fond, en contrebas comme dans une fosse d’orchestre, derrière une vitre coulissante, un décor hyperréaliste représentant les différentes pièces d’une sorte d’appartement-témoin aménagé avec des meubles qu’on aurait acheté chez IKEA. Décor qui évoque le tableau de Richard Hamilton Just What it is That Makes Today's home so Different, so Appealing? C’est à cet endroit que les acteurs s’installent quand ils ne jouent pas, ne quittant jamais la scène, le brouhaha du monde. En revanche, l’action, toute l’action, se déploie sur un plateau nu et sombre à l’avant-scène. A gauche, un écran géant où défile une vidéo répétant l’action, sous tous ses angles, rien n’échappant au regard des spectateurs. Mais si l’on zoome trop, plus rien sur l’image sinon du flou. Pour servir ce texte et la mise en scène, une équipe d’acteurs à l’élocution sobre et rythmée, évitant le vérisme, réussissant la prouesse de rendre leur jeu étincelant et en même temps d’enfouir leur personnage dans l’anonymat.
Pierre-Louis Rosenfeld