Camus sonne juste

Publié le par La Colline

Le théâtre de la Colline présente Les Justes de Camus dans une mise en scène ascétique de Stanislas Nordey, du 19 mars au 23 avril. Cette adaptation, qui s'inscrit dans l'hommage ambiant rendu à l'auteur, a reçu un grand succès critique.

                       

A l'annonce du retour des Justes sur les planches, le public a bondi de joie: on allait enfin comprendre ce qui passait par la tête des kamikazes, du 11 septembre et d'ailleurs. Parce que, dans le fond, un terrorisme en vaut bien un autre, et la réflexion sur des poseurs de bombes russes pré-léninistes vaut bien celle sur des jihadistes forcenés qui sacrifient la veuve et l'orphelin à la cause suprême. Pourtant, cette tendance de l'historiographie vulgaire à assimiler tous les hauts faits de l'histoire sous de grandes catégories approximatives (au final, Bien ou Pas bien) ne permet pas de comprendre grand chose, elle permet même de ne plus rien comprendre du tout. L'esprit d'un socialiste révolutionnaire de 1905 n'est pas celui d'un islamiste de 2010, et pas non plus celui d'un maquisard de 1943. Les contextes font pour grande partie la valeur (qu'elle soit positive ou négative) de l'événement.

Nordey a saisi ce principe, même s'il ne l'assume pas pleinement, par crainte de priver le texte d'une prétendue portée universelle. Le texte des Justes n'a de sens que s'il interroge en nous le sentiment de révolte contre les puissants, et non tout sentiment de révolte. La mise en scène est dépouillée, si l'on veut, mais les costumes évoquent tout de même une imagerie romantico-marxiste, de grands manteaux de laine et des accessoires de bohème par grand froid. C'est cependant dans l'incarnation du texte que Nordey révèle son angle d'attaque ; la voix des comédiens porte en permanence le grand paradoxe qui les habite, la difficile cohabitation entre un esprit de sérieux surdéveloppé, l'empire du dogme, la suprématie de l'idée sur l'individu qu'elle hante (esprit manifesté notamment par le misanthrope Stepan/ Wajdi Mouawad, qui aime le peuple mais pas les hommes) et un utopisme béat, fondement de la foi en l'avènement de la Justice. A ce jeu là, Emmanuelle Béart est bien reine, et elle conjugue brillamment l'amour (du peuple, entre autres) et la haine (du grand duc à assassiner) en une inflexion de voix, notamment dans les scènes en binôme avec le bras de l'attentat (Kaliayev/Vincent Dissez) avec lequel elle vit une histoire de coeur très riche, quoique Nordey ait voulu l'atrophier.

L'équilibre se tient donc plutôt bien dans les trois premiers actes, ainsi que dans le cinquième et dernier acte. Et le quatrième est une sorte de parenthèse, de mise en perspective du langage des justes. Il y a l'Idée, la Révolution, la Lutte des classes, et puis il y a la prison, l'enquête, la tentation de dénoncer pour sauver sa peau (à laquelle le lanceur de bombe résiste). Malheureusement, il y a aussi la grande duchesse, qui casse le ton général, et dont la voix en trémolo et la robe noire velours manque de justesse de faire sombrer la pièce dans le pathos.

Mais finalement, le héros le reste en s'appuyant sur « l'honneur », persuadé de mourir dignement (on ne le comprend qu'à demi-mot) par l'amour qu'il porte à Dora/Béart, laquelle ne s'y trompe d'ailleurs pas, et qui considère la bombe comme un gage de fidélité, autant à « l'Idée » qu'à elle-même. Et le refus, par Nordey, de considérer le couple Dora/Kaliayev à sa juste mesure de motif de bravoure révolutionnaire laisse un arrière goût de regret, et ferait presque croire que son ton est un peu gris.

 

 

Louis Séguin

Etudiant en master de Journalisme Culturel à l'Université Paris 3

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