Partager l'article ! "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov - mise en scène Alain Françon: La vie est une gare, je partirai bientôt — où, je ne le dirai pas, écrivait ...

La vie est une gare, je partirai bientôt — où, je ne le dirai pas, écrivait Marina Tsvetaeva qui n'aimait pas Tchekhov.
Alain Françon, lui, aime Tchekhov et particulièrement "La Cerisaie", qu'il a déjà montée en 1998 à la Comédie-Française. Ici aussi passent les trains — ceux qu'on prend et ceux qu'on rate. Celui qu'on entend gronder longtemps, avant que ne démarre la pièce. Celui qui ramène Lioubov Andreevna à sa maison natale, la Maison des Cerises. Et tous ceux qui n'attendent pas, qui sont déjà passés — amours, argent, occasions manquées, opportunités d'une vie différente, d'une vie plus pleine, d'une vie autre…
Le train arrive, le train repart. Entrées et sorties des acteurs au premier acte, chassé-croisé où les valises, les corps, les mots se heurtent sans jamais se rencontrer. La scène elle-même fait penser à un hall de gare où des êtres s'agitent, esquissent un pas de danse, s'arrêtent, essuient une larme, font semblant de s'aimer ou s'aiment sans se l'avouer, puis repartent, entraînés dans un tourbillon qui s'appelle la vie.
Partir, rester — à quoi bon résister ? puisqu'il faut, de toute façon, se préparer à l'ultime voyage. C'est le trottinement de Firs — merveilleux Jean-Paul Roussillon — qui traverse la scène et la pièce, nous rappelant sans cesse par sa lenteur poignante que la fin n'est pas loin. "Comme je suis contente que tu ne sois pas encore mort !…" s'écrie Lioubov retrouvant son vieux serviteur. Mais déjà, quelqu'un d'autre a parlé, une musique retentit, on danse, on s'étourdit, on fume, on boit. La Cerisaie sera-t-elle vendue ? Un tour de cartes. On flirte. Le soir tombe. Un oiseau chante. Pourtant, la fin n'est pas loin, celle des hommes et celle d'un monde, d'un mode de vie autant que celle d'un lieu autrefois enchanté.
Partition inachevée
La partition tchekhovienne suivie à la lettre par Françon nous émeut car elle éveille en nous l'écho de notre humanité. La vie oscille entre le rire et les larmes — quoi qu'il arrive, elle passe et ne reviendra pas. Et Tchekhov qui se meurt tire les fils, une dernière fois.
Un train arrive, un train repart. Pour certains, vers l'avenir — la maison est vendue, une autre vie s'annonce ; pour les autres, vers leur fin. Tchekhov, qui sentait la sienne proche, a su restituer ici le tremblement de la vie, cette oscillation perpétuelle entre le chaos et nos vaines tentatives pour lui donner forme et sens. Françon, dont la mise en scène suit le texte avec une précision quasi-maniaque, au plus près du souffle de l'auteur, sait diriger ses acteurs avec intelligence (on pourrait les citer tous, ils sont magnifiques). Chaque mot a son poids, chaque virgule, chaque silence.
Qu'est-ce qui fait, pourtant, que le charme n'agit pas ? Est-ce la présence d'un décor (trop) réaliste contre lequel vient se heurter la chatoyance du texte ? A moins qu'à force de vouloir servir le texte, de l'analyser pour lui faire exprimer tout son suc, la mise en scène n'en évacue la poésie… au profit d'une mécanique bien huilée, mais qui laisse le spectateur sur sa faim.
Martine Paulais
participante de l'atelier de critique théâtrale du 28 mars 2009 autour de La Cerisaie d'Anton Tchekhov dans la mise en scène d'Alain Françon
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