Mercredi 21 décembre 2011 3 21 /12 /Déc /2011 15:56

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© Elisabeth Carecchio

 

Peurs, traumas, deuils, tout ce que la personne n’a pas logé, pas abrité, progresse simultanément à la catastrophe traversée dans «je disparais». Sans être nommé, il subsiste de ce drame l’urgence de fuir, le nom d’un gaz «monoxyde de carbone», un sursaut réflexif continu qui draine des images, des projections. La parole diffère dans le double ce que, du réel, la conscience n’absorbe pas sans détour. Chacun passe d’un rôle à l’autre, emprunte un vêtement qui n’est pas le sien pour qu’ainsi configuré à côté quelque chose du «je» qui imagine lui revienne en propre.

 

«Je disparais» ne dévoile pas. Une succession de plans progresse en échos, rappels, reprises. Modulations. Variations. Cela part de l’ici : « Moi», «ma maison», «mes amis», « le point de départ de mes faits et gestes». Ici tel que «moi» s’y ancre et peut en faire l’état alors même que son exposition le déplace. Cette progression fantasmatique se déplie au gré d’arrières plans et d’effets de perspectives scéniques. Pièces dédoublées comme un troisième oeil des personnages sur eux-mêmes, «moi» qui ouvre la pièce aussitôt placé dans une situation dialogique avec lui-même. Seconde femme imaginée allongée dans la pièce. Il s’agit à chaque méandre imaginaire de convoquer une doublure de soi, plus fragile, celle «qui ne va pas si bien», et dont le détour n’est qu’une manière de s’atteindre à cette autre place. Un fauteuil vide en perspective, un fauteuil à l’envers, scénarisent ce positionnement différé de soi à soi.

 

Dès les premières séquences la perte d’un enfant et le sentiment d’être vivante, un «je me sentais heureuse» fait entendre le désenchantement du présent dans : «je suis heureuse». Entre ce passé et présent, ce que «moi» désigne comme un gain de force (« j’étais faible» / «je suis forte») n’est que son propre endurcissement, le renforcement de son incapacité à éprouver la souffrance de l’autre. «Moi» écarte le drame présent: « Rien ne nous est encore arrivé» et durcit sa zone de confort: « Je vais bien. J’ai mon mari. J’ai mon amie. C’est ma maison.»

 

Les titres des sept scènes de la pièce sont les balises temporelles d’une histoire qui ne se dit ni en linéarité, ni en faits mais en déploiement de plans. « Ca commence» est le plan de départ, scène nue, inclinée, «moi» assise dans un fauteuil club auquel vient s’ajouter ce deuxième fauteuil identique et vide dans une scénographie éloquente. Ces détours par la pièce des autres ne cesseront de s’entrechoquer, s’imbriquer, s’interférer, au fur et à mesure que la perspective proposera tantôt un éloignement dans les arrières plans en jouant de la profondeur, tantôt un retour à la pleine scène, passant par le noir. C’est par la projection, parfaitement scénarisée par Stéphane Braunschweig, que s’appréhende quelque chose de soi qui échappait sans ce pas de côté. Moi et mon amie parlent de leurs peurs mais c’est en imaginant ensemble la peur d’un tiers dont elles jouent le rôle qu’elles en viennent à la ressentir charnellement et faire contact avec la réalité de la catastrophe présente.

 

Quels sont les contours du soi dans la peur ? Comment bougent-ils ? Quels bords s’humidifient ? Se rétractent ? Quels vêtements enfiler avec l’autre à cet endroit ? La question se répète à chaque scène. «moi», «mon amie», «la fille de mon amie» jouent trois femmes gisantes, maison écroulée. Hurlent. Huit femmes sur la plage ensoleillée. Légères. Rires épuisés.

 

Avec la durée, «le mois suivant», ce sont les détails de l’état d’asphyxie qui deviennent plus concrets. Une présence plus directe du corps. Description resserrée sur les faits et gestes. «A l’aide» répété. Ultime détour, «mon mari» intervient dans la pièce qu’il a partagé avec «moi», et contre toute attente, y livre son désir de vivre dans un nouveau système, en homme nouveau. Régénéré dans l’amour d’une femme aimante et consolatrice, toute idée de puissance entérrée, vulnérable et dépendant. Cet homme appelle à l’aide : « je ne pourrai pas y arriver seul». Un aveu de faiblesse qui fait entendre la complexité de cette renaissance partagée entre besoin de sécurité et altérité fusionnelle comme le dernier refuge de survivants apeurés dans un présent déserté.

 

L’interprétation de «moi» par Annie Mercier est extrêmement convaincante. La mise en scène de Stéphane Braunschweig saisissante. Le texte d’Arne Lygre très dense en lecture seule.

 

 

Nolwenn Mesnard - 5 décembre 2011

Publié dans : JE DISPARAIS - Lygre/Braunschweig - 11/12 - Par La Colline
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Vendredi 26 août 2011 5 26 /08 /Août /2011 11:23

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© Elisabeth Carecchio


Comment une salle d’attente d’hôpital peut-elle être l’antichambre d’une acceptation de sa propre vie, de sa propre tragédie ? Le texte de Ivan Viripaev, auteur russe de 30 ans tisse des relations entre des personnages apprenant la mort d’un de leur proche (mère, femme, fille, amie). Cette annonce va être à l’origine de réflexions et d’échanges sur leurs vies, sur leurs relations aux autres, sur leurs amours.


Les personnages présentent trois générations avec leurs questionnements : réalisation de leur vie, projection sur les enfants pour les plus âgées, amour et construction de la famille pour les adultes et pour l’infirmière, l’ingénue de la pièce, comment réussir sa vie après une prise de conscience de la mort.

Tout commence par Catherine, la danseuse, vient de perdre sa mère. Elle se questionne sur le fait de ne pas ressentir de tristesse et se confie à une amie de sa mère, critique de danse et peu à peu apparait le mythe de cette danse Dehli ressentie et crée par Catherine dans la misère des bas-fonds de la capitale indienne.


Composée de 7 petites pièces, cette danse « Dehli » joue sur la répétition décalage. Elles commencent toutes par l’annonce de la mort d’un proche et finissent par la signature de papiers administratifs. Donc toujours la même chose mais à chaque fois l’angle de d’observation varie. Les évidences de la première pièce sont cassées par la disparition d’un des personnages dans la deuxième, etc.… si les scènes se présentent pareilles, la réaction des personnages est différente.


· La critique de danse demande à l’infirmière de s’asseoir à coté d’elle pourl’aider et l’écoute pour se consoler. Dans la pièce suivante c’est Andrei, le mari qui prie l’infirmière de s’asseoir mais là c’est lui qui va parler.

·  Dans une pièce la danseuse déclare son amour à Andrei et dans une autre cette relation semble stable et durer depuis longtemps.


Peu à peu s’installe la sensation que tout peut arriver qu’il n’y a pas de certitude et que l’histoire n’est pas écrite d’avance.

La mise en scène très carrée voir minimaliste de Galin Stoev, contemporain et compatriote de l’auteur, nous laisse voir tous les déplacements des acteurs non actif sur scène. Il met en musique ce texte dense. Il met en jeu le déséquilibre des attentes des spectateurs : douleur pour la perte d’un être cher, relations familiales sur base de jalousie, rires au milieu des pleurs. Les acteurs jouent de façon naturelle mais mettent la mélodie de leur voix au service de la musique de la pièce. Composé à la manière d’un chœur les voix font chanter le texte et vibrer nos oreilles.


Une sorte de happening se réalise devant nous. Les personnages ne sont pas dans la représentation de la vie. Leur jeu nous fait prendre conscience de leurs démarches internes mais n’utilisent pas le ressort des relations entre les personnages. La mixité des intervenants, auteurs et metteur en scène russes, acteurs belges et français, réalise l’osmose pour un résultat exceptionnel.


La fameuse danse Dehli, qui sous-tend la pièce et qui peut représenter la compassion et le respect de l’autre, est l’arlésienne de cette pièce. Elle permet à chaque spectateur de l’imaginer et de trouver sa propre danse. Après toutes ces petites pièces montrant des réactions inattendues dans la vie, la pièce finale nous permet un retour au vraisemblable. Apprenant la perte de son mari, Olga est endormie par la berceuse d’une consolatrice. L’actrice renouvelle ainsi devant nous le processus de création de la danse Dehli, la souffrance et le sommeil.


Ne nous laisse-t-elle pas ainsi espérer que chacun de nous peut trouver au fond de lui une danse personnelle initiatrice de tolérance et de maturité ?

 

Jean-Pierre Court

Publié dans : DANSE DELHI - Viripaev/Stoev - 1011 - Par La Colline
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