© Elisabeth Carecchio
Peurs, traumas, deuils, tout ce que la personne n’a pas logé, pas abrité, progresse simultanément à la catastrophe traversée dans «je disparais». Sans être nommé, il subsiste de ce drame l’urgence de fuir, le nom d’un gaz «monoxyde de carbone», un sursaut réflexif continu qui draine des images, des projections. La parole diffère dans le double ce que, du réel, la conscience n’absorbe pas sans détour. Chacun passe d’un rôle à l’autre, emprunte un vêtement qui n’est pas le sien pour qu’ainsi configuré à côté quelque chose du «je» qui imagine lui revienne en propre.
«Je disparais» ne dévoile pas. Une succession de plans progresse en échos, rappels, reprises. Modulations. Variations. Cela part de l’ici : « Moi», «ma maison», «mes amis», « le point de départ de mes faits et gestes». Ici tel que «moi» s’y ancre et peut en faire l’état alors même que son exposition le déplace. Cette progression fantasmatique se déplie au gré d’arrières plans et d’effets de perspectives scéniques. Pièces dédoublées comme un troisième oeil des personnages sur eux-mêmes, «moi» qui ouvre la pièce aussitôt placé dans une situation dialogique avec lui-même. Seconde femme imaginée allongée dans la pièce. Il s’agit à chaque méandre imaginaire de convoquer une doublure de soi, plus fragile, celle «qui ne va pas si bien», et dont le détour n’est qu’une manière de s’atteindre à cette autre place. Un fauteuil vide en perspective, un fauteuil à l’envers, scénarisent ce positionnement différé de soi à soi.
Dès les premières séquences la perte d’un enfant et le sentiment d’être vivante, un «je me sentais heureuse» fait entendre le désenchantement du présent dans : «je suis heureuse». Entre ce passé et présent, ce que «moi» désigne comme un gain de force (« j’étais faible» / «je suis forte») n’est que son propre endurcissement, le renforcement de son incapacité à éprouver la souffrance de l’autre. «Moi» écarte le drame présent: « Rien ne nous est encore arrivé» et durcit sa zone de confort: « Je vais bien. J’ai mon mari. J’ai mon amie. C’est ma maison.»
Les titres des sept scènes de la pièce sont les balises temporelles d’une histoire qui ne se dit ni en linéarité, ni en faits mais en déploiement de plans. « Ca commence» est le plan de départ, scène nue, inclinée, «moi» assise dans un fauteuil club auquel vient s’ajouter ce deuxième fauteuil identique et vide dans une scénographie éloquente. Ces détours par la pièce des autres ne cesseront de s’entrechoquer, s’imbriquer, s’interférer, au fur et à mesure que la perspective proposera tantôt un éloignement dans les arrières plans en jouant de la profondeur, tantôt un retour à la pleine scène, passant par le noir. C’est par la projection, parfaitement scénarisée par Stéphane Braunschweig, que s’appréhende quelque chose de soi qui échappait sans ce pas de côté. Moi et mon amie parlent de leurs peurs mais c’est en imaginant ensemble la peur d’un tiers dont elles jouent le rôle qu’elles en viennent à la ressentir charnellement et faire contact avec la réalité de la catastrophe présente.
Quels sont les contours du soi dans la peur ? Comment bougent-ils ? Quels bords s’humidifient ? Se rétractent ? Quels vêtements enfiler avec l’autre à cet endroit ? La question se répète à chaque scène. «moi», «mon amie», «la fille de mon amie» jouent trois femmes gisantes, maison écroulée. Hurlent. Huit femmes sur la plage ensoleillée. Légères. Rires épuisés.
Avec la durée, «le mois suivant», ce sont les détails de l’état d’asphyxie qui deviennent plus concrets. Une présence plus directe du corps. Description resserrée sur les faits et gestes. «A l’aide» répété. Ultime détour, «mon mari» intervient dans la pièce qu’il a partagé avec «moi», et contre toute attente, y livre son désir de vivre dans un nouveau système, en homme nouveau. Régénéré dans l’amour d’une femme aimante et consolatrice, toute idée de puissance entérrée, vulnérable et dépendant. Cet homme appelle à l’aide : « je ne pourrai pas y arriver seul». Un aveu de faiblesse qui fait entendre la complexité de cette renaissance partagée entre besoin de sécurité et altérité fusionnelle comme le dernier refuge de survivants apeurés dans un présent déserté.
L’interprétation de «moi» par Annie Mercier est extrêmement convaincante. La mise en scène de Stéphane Braunschweig saisissante. Le texte d’Arne Lygre très dense en lecture seule.
Nolwenn Mesnard - 5 décembre 2011
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